La Presse au Royaume-Uni

« On a voté Brexit pour protester. On voulait se faire entendre ! »

Une étape cruciale du divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE) se jouera cette semaine à Londres. Après avoir vu sa proposition rejetée en janvier, la première ministre doit soumettre aujourd’hui un nouvel accord de divorce au Parlement britannique. Notre journaliste s’est rendu dans le nord de l’Angleterre, où les citoyens attendent impatiemment que le divorce soit prononcé.

Sunderland — « Je n’en peux plus ! Il faut que ça finisse ! »

Christine Wilson regarde par la fenêtre du pub, en tenant sa tasse de thé. La rue principale de Sunderland est vide. Il est encore tôt, samedi matin.

Voilà trois ans que cette comptable à la retraite suit la « saga » du Brexit. En 2016, elle a voté pour quitter l’Union européenne. Depuis, elle attend impatiemment que les choses débloquent. Et prie pour que le Parlement britannique accepte le nouvel accord de divorce proposé cet après-midi par la première ministre Theresa May.

Située dans le nord-est de l’Angleterre, Sunderland est l’une des villes britanniques qui a voté le plus massivement pour un retrait de l’Union européenne, à une majorité de plus de 61 %. Ce résultat en a surpris plus d’un. Car l’économie locale repose en grande partie sur son commerce avec l’UE.

Autrefois réputée pour ses mines de charbon et son chantier naval, elle dépend aujourd’hui largement du constructeur automobile Nissan, qui pourvoit près de 9000 emplois directs et indirects dans la région.

Mais sa situation reste fragile. Le chômage est ici plus élevé que la moyenne nationale et l’activité tourne au ralenti. Au centre-ville, les nombreux « pawn shops », comptoirs de charité et boutiques à vapoteuses résument bien l’ambiance générale, qui respire un peu la déprime.

Ce sentiment d’exclusion et de déclassement explique en partie pourquoi Sunderland a choisi de quitter l’UE. Voter pour le Brexit était une forme de bras d’honneur, une façon de provoquer les choses dans l’espoir de renverser la situation. Mais cet interminable divorce a fini par décourager ceux qui, comme Christine, souhaitaient un règlement franc et rapide.

« Si j’avais su que ça durerait aussi longtemps. Nos politiciens sont vraiment tous incompétents… »

— Christine Wilson

Que le divorce s’avère long et compliqué ne semble pas avoir modifié l’opinion. Après une journée passée à Sunderland, force est de constater que les pro-Brexit souhaitent toujours autant quitter le giron de l’UE. Ici, pas de « bregrets ».

« On a voté Brexit pour protester. On voulait se faire entendre ! », explique David Reid, sympathique garagiste à rouflaquettes, ajoutant qu’il n’hésiterait pas à voter une seconde fois pour quitter l’UE.

Malgré Nissan

Certains, comme John Gilboy, jeune vendeur de vapoteuses, se disent convaincus que la Grande-Bretagne sera « plus forte sans Bruxelles ». Ils en ont simplement « assez » de donner de l’argent à cette lointaine nébuleuse, qui semble bien peu se préoccuper de leur sort. D’autres, comme Christine, estiment qu’en reprenant le contrôle de ses lois, le pays réglera « le problème de l’immigration », qui met trop de pression sur le système social. « Il n’y a tout simplement plus de place en Angleterre », dit-elle.

Les conséquences, pourtant, pourraient s’avérer douloureuses pour cette petite ville industrielle.

Début février, Nissan a annoncé qu’elle rapatriait au Japon la production de son nouveau modèle X-Trail, dont plus de la moitié est destinée au continent européen. Parmi les raisons invoquées : les « incertitudes » entourant l’avenir du Brexit, où le scénario d’une sortie sans accord de libre-échange reste toujours possible.

Malgré tout, les partisans du Brexit ne s’inquiètent pas outre mesure. Stephen Lounton, propriétaire d’un salon de coiffure en marge du centre-ville, évoque une « campagne de peur » orchestrée par l’establishment et les médias. Il admet que les deux premières années « pourraient être difficiles », mais se dit convaincu que Sunderland rebondira. Comme toujours.

« On a survécu à la fermeture des mines. On a survécu à la fermeture du chantier naval. Je ne vois pas pourquoi on ne survivrait pas au Brexit », lance le coiffeur, tout en teignant les mèches d’une cliente, amusée par la conversation.

Si un second référendum avait lieu demain, il voterait d’ailleurs la même chose, sans hésiter. « Je suis même plus convaincu que jamais ! »

Si, si, si…

L’option d’un second référendum n’est toujours pas envisagée en Grande-Bretagne, même si plusieurs poussent dans cette direction, alors que l’impasse politique persiste.

La première ministre doit soumettre aujourd’hui un nouvel accord de divorce au Parlement britannique. Sa première proposition avait été massivement rejetée par la Chambre des communes en janvier, par une majorité historique de 230 voix.

Mme May tente depuis plusieurs jours d’arracher de nouvelles concessions à Bruxelles, concernant la question du « filet de sécurité ». Cette clause suggère que le Royaume-Uni demeure au sein de l’union douanière européenne tant qu’une solution n’aura pas été trouvée pour éviter le retour d’une frontière physique entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Cette perspective inquiète plusieurs députés britanniques, qui craignent que cette situation devienne permanente.

Histoire sans fin ?

Si, à la fin de la semaine, les députés votent pour un report du divorce, quand aurait-il lieu ? Telle est la question.

De nouvelles élections européennes ont lieu le 26 mai. Logiquement, il faudrait que la sortie du Royaume-Uni s’effectue avant cette date, ou alors au plus tard le 1er juillet, date de la rentrée parlementaire européenne. À moins de demander un délai plus long, auquel cas les Britanniques devraient présenter des candidats aux élections européennes, « ce qui semble peu probable », estime Catherine Mathieu, chercheuse à l’Observatoire français des conjonctures économiques.

Un Brexit reporté pourrait, en outre, pousser Theresa May vers la sortie, et éventuellement provoquer de nouvelles élections générales au Royaume-Uni. Un nouveau gouvernement pourrait alors « tout remettre sur la table et s’engager à renégocier avec l’UE dans de meilleurs termes que ceux obtenus par Mme May », résume Mme Mathieu. Mais l’UE a plusieurs fois répété qu’elle ne ferait plus de concessions majeures.

Histoire sans fin ? James Birch en est convaincu.

Derrière son comptoir à fish’n chips, situé en plein cœur de Sunderland, le cuisinier se crispe à la seule évocation du mot Brexit. Pour lui, l’occasion est passée, et rien ne va changer.

« Il aurait fallu s’en aller tout de suite, dit-il, sourire édenté. Maintenant, on est foutu. Il se pourrait bien qu’on ne parte jamais… »

Sunderland en chiffres

273 000

Nombre d’habitants

61,3 %

Proportion des votes en faveur du Brexit, lors du référendum de juin 2016

5,6 %

Taux de chômage à Sunderland. Moyenne nationale : 4 %

La Presse au Royaume-Uni

Une semaine cruciale au Parlement britannique

Aujourd’hui

Si la nouvelle proposition –  bonifiée – de divorce de la première ministre Theresa May est acceptée par les députés, le Brexit « avec accord » aura lieu comme prévu le 29 mars. Si la proposition est rejetée, un second vote aura lieu demain, pour demander aux députés s’ils souhaitent une sortie sans accord (no deal) ou pas.

Demain et jeudi

En cas de rejet de la proposition de Mme May aujourd’hui, les députés devront décider s’ils sont prêts à sortir de l’Union européenne sans accord. Si les députés votent pour une sortie sans accord, le Royaume-Uni quittera l’Union européenne comme prévu le 29 mars, mais sans entente de libre-échange. S’ils exigent une sortie avec accord, un troisième vote pourrait avoir lieu le jour même ou le lendemain, pour demander aux députés s’ils souhaitent repousser la date officielle du divorce.

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