The Big Lebowski a 20 ans

Le
Dude
éternel

Le 6 mars 1998, le film The Big Lebowski des frères Coen arrivait en salle. Plutôt ignoré à sa sortie, il est devenu l’un des plus grands films cultes de notre époque, ayant donné lieu à des festivals, des produits dérivés et même… une religion. Pourquoi ? Parce que pour ses fans, c’est le meilleur film de tous les temps, rien de moins.

PARCE QUE… C’EST UN FILM MAGIQUE

The Big Lebowski appartient à cette catégorie rare de films dont la magie augmente à chaque visionnement et dont on n’arrive jamais à épuiser le sens. En fait, il faut le regarder plusieurs fois pour comprendre cette intrigue sans queue ni tête, qui part dans tous les sens. Vaguement inspirés par l’univers de Raymond Chandler, les frères Coen ont créé ici un faux film noir, dans lequel Jeff Lebowski, alias The Dude (interprété magnifiquement par Jeff Bridges), chômeur baba cool de Los Angeles, voit sa vie perturbée par des gros bras qui le prennent pour un autre Lebowski et urinent sur son précieux tapis « qui harmonisait la pièce ». En cherchant à être dédommagé auprès de l’autre Lebowski, il se retrouve au cœur d’une histoire d’enlèvement et de rançon dont on ne peut vous expliquer les tenants et aboutissants – c’est tout simplement impossible. Mais ce film est tellement drôle, tellement bourré de références, tellement rempli de bonnes tounes en trame sonore qu’il crée chez ses fans une véritable accoutumance, tout simplement parce qu’il rend heureux. Pour vrai. Le cycliste Floyd Landis, champion déchu du Tour de France 2006 pour cause de dopage, a confié dans une entrevue être passé au travers de sa dépression en regardant The Big Lebowski en boucle. Ça ne nous étonne même pas.

PARCE QUE… LE DUDE EST UN VRAI ANTIHÉROS

Toujours en gougounes et en linge mou, fumeur compulsif de joints et buveur de White Russians, The Dude est un glandeur célibataire sans travail, dont la seule activité est le bowling qu’il pratique avec ses deux amis, Walter et Donny – le plus drôle est qu’on ne le voit pas une seule fois lancer une boule de bowling de tout le film. On comprend qu’il a déjà été hippie, qu’il a fait quelques petits boulots (technicien pour Metallica, une bande de « trous d’cul » selon lui), mais on ne sait pas de quoi il vit. Les frères Coen se sont inspirés d’un vrai gars, leur ami Jeff Dowd, militant et producteur qui a distribué leur film Blood Simple. Dès l’ouverture, le narrateur, un cowboy, pose la question : « Je ne dirais pas un héros, c’est quoi un héros ? Mais de temps en temps, il y a un homme qui est exactement à sa place, qui colle parfaitement dans le tableau, comme le Dude à Los Angeles. » The Dude, qui se laisse porter par les événements plus qu’il ne les domine, est juste LÀ. C’est un éloge de la paresse, du refus de l’ambition et du bonheur de vivre simplement. Ce n’est pas pour rien que la guerre d’Irak de Bush père est en toile de fond du film, qui se déroule en 1991. The Dude ne ferait pas de mal à une mouche. Et on a même là-dedans quelque chose de prémonitoire : quand The Dude signe un chèque de 67 cents pour payer sa pinte de lait au supermarché, pendant qu’il regarde Bush à la télé, on peut lire sur le chèque la date du 11 septembre 1991. Soit 10 ans jour pour jour avant les attaques du 11 septembre 2001…

PARCE QUE… C’EST UNE GALERIE DE PERSONNAGES INOUBLIABLES

The Big Lebowski propose une galerie de personnages hauts en couleur, qu’on ne peut pas oublier même quand ils n’ont qu’une scène dans le film. Il y a bien sûr Walter (formidable John Goodman) et Donny (Steve Buscemi, qui n’arrive pas à placer une phrase), les deux meilleurs amis du Dude. Walter est un vétéran de la guerre du Viêtnam, converti au judaïsme, un caractériel prêt à sortir son gun si on ne respecte pas les règles du bowling ou à faire une scène dans un restaurant pour défendre son droit à la liberté d’expression, qui complique plus qu’il n’aide la vie du Dude, et qui passe son temps à dire à Donny, homme chétif et discret, de se la fermer. Il y a Maude (Julianne Moore, sublime de snobisme), une artiste féministe qui fait de l’art « vaginal », Jesus Quintana (hallucinant John Turturro, qui vole la vedette en une scène), un rival de bowling pédophile, le proprio du Dude qui fait du théâtre expérimental, une bande de « nihilistes » inspirés de Kraftwerk qui se promènent avec un furet agressif… Chacun inspire les costumes des fans qui célèbrent The Big Lebowski.

PARCE QUE… C’EST UNE USINE À CITATIONS

Outre le fait que The Big Lebowski fait partie de ces films qui utilisent à outrance le mot fuck (plus que dans Scarface !), c’est aussi un de ces films dont on finit par connaître les répliques par cœur et plusieurs se retrouvent aujourd’hui sur des t-shirts. Le récurrent « Shut the fuck up, Donny ! » (Walter), le percutant « Nobody fucks with the Jesus ! » (Jesus Quintana), le laborieux « Yeah, well, you know, that’s just, like, your opinion, man » (le Dude), le délirant « This is what happens when you fuck a stranger in the ass, Larry ! » (Walter, juste avant de démolir une voiture à coups de bâton de baseball), le fier « This agression will not stand, man » (le Dude) et, bien sûr, l’intraduisible « The Dude abides », presque devenue un cri de ralliement. En fait, le scénario des frères Coen est tellement bien écrit qu’on pourrait le citer en entier. D’ailleurs, YouTube regorge de compilations des meilleures répliques du film.

PARCE QUE… C’EST UN FESTIVAL ET UNE RELIGION

Les admirateurs de The Big Lebowski sont si nombreux et si intenses qu’ils ont dû créer un festival pour jouir ensemble de leur obsession. Le premier Lebowski Fest a vu le jour en 2002 à Louisville, au Kentucky, et depuis, plusieurs villes américaines ont suivi le mouvement. Dans ces festivals, que les acteurs du film ont parfois honorés de leur présence, les fans se déguisent en leurs personnages préférés (la fameuse veste de laine laide du Dude est devenue un article très demandé), jouent au bowling et se tapent pour une énième fois The Big Lebowski, bien entendu. On attend une participation record cette année pour les 20 ans du film – et un Lebowski Fest montréalais serait le bienvenu, en cette année de légalisation du cannabis au Canada. Le culte est tellement fort qu’une religion a même été créée, avec humour, autour du Dude : le dudeisme. Une idée du journaliste Oliver Benjamin, le « Dudely Lama », qui a même fondé une église, The Church of the Latter-Day Dude, dont le but est d’être « la religion qui progresse le moins vite dans le monde ». Tout de même, plus de 350 000 personnes ont été ordonnées prêtres par cette église depuis ! Difficile de faire plus « culte » que ça.

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