Régime de Bachar al-Assad

Deux présumés tortionnaires arrêtés en Allemagne

Deux ex-membres des services de renseignement syriens qui sont accusés d’avoir contribué à la torture de nombreux opposants du régime de Bachar al-Assad ont été arrêtés en Allemagne mardi. Leur procès, s’il va de l’avant, marquera un pas très important dans la lutte contre l’impunité du régime et des tortionnaires en général, souligne Amnistie internationale.

Qui sont les Syriens détenus ?

La justice allemande a révélé hier que les deux hommes avaient été appréhendés mardi à Berlin et dans une ville de l’est du pays. Selon la Deutsche Welle (chaîne d’information publique), le premier, Anwar R., est un individu de 56 ans qui occupait des fonctions importantes au sein de l’une des quatre branches des services de renseignements syriens. Il se serait rendu complice de la torture de centaines de détenus dans une prison de la région de Damas dont il avait la charge. Le second individu, Eyad A., est un homme de 42 ans qui aurait fait partie d’un groupe ayant permis l’arrestation et la torture de centaines d’opposants au régime syrien. Il est aussi accusé d’avoir participé au meurtre de deux personnes. Les deux Syriens s’étaient réfugiés en Allemagne en 2012 pour demander l’asile.

L’Allemagne a-t-elle compétence pour les juger ?

Le pays peut juger des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre perpétrés contre des ressortissants qui ne sont pas allemands dans un pays étranger en vertu du principe de compétence universelle. Berlin considère, en allant de l’avant, que le régime responsable des exactions n’a pas l’intention de faire lui-même la lumière sur les faits. Le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR) avait appelé le ministère de la Justice de l’Allemagne à agir en ce sens en portant plainte en 2017 contre plusieurs hauts responsables des services de renseignement syriens pour torture. Les plaintes reposaient sur les témoignages de plus d’une vingtaine de ressortissants syriens. Le secrétaire général de l’organisation, Wolfgang Kaleck, s’est félicité hier dans un communiqué de la détermination de Berlin à agir dans ce dossier. « Sans justice, il n’y aura pas de paix durable en Syrie », a-t-il prévenu.

Que racontent les témoins de leur détention ?

Parmi les plaignants réunis par l’ECCHR figure un ex-avocat de Damas qui avait critiqué le régime sur Facebook et dans divers articles. Il affirme avoir été détenu et torturé pendant deux semaines dans une prison de Damas. Des personnes étaient si faibles, a-t-il relaté, qu’elles n’avaient pas la force de repousser les rats qui mordaient dans leurs plaies. Les gardes, a ajouté ce témoin, mettaient parfois jusqu’à trois jours pour évacuer les corps de détenus morts. Un autre homme, dont l’identité est aussi protégée, a raconté qu’il avait eu la mâchoire fracturée par ses tortionnaires peu après avoir été arrêté et qu’il dépendait de l’aide des autres détenus pour manger de la nourriture prémâchée. Plusieurs organisations de défense des droits de la personne ont dénoncé au cours des dernières années le recours à grande échelle à la torture par les services de renseignement syriens pour étouffer le mouvement de contestation lancé au moment du Printemps arabe. Un ancien membre de la police militaire syrienne a notamment sorti du pays des dizaines de milliers de photos prises de 2011 à 2013 qui montraient les corps de détenus tués, selon lui, dans les prisons syriennes. Une copie de ces documents a été fournie à la justice allemande.

L’Allemagne fait-elle figure de précurseur dans ce dossier ?

Le secrétaire général de l’ECCHR a indiqué hier que l’arrestation des deux Syriens pourrait déboucher, pour la première fois, sur un procès explorant le rôle de membres haut placés du régime de Bachar al-Assad dans le recours à la torture. Alex Neve, d’Amnistie internationale Canada, note que les procédures allemandes représentent un « énorme pas en avant » pour mettre fin à l’impunité dont bénéficient les tortionnaires syriens. « Ça fait beaucoup trop longtemps que les tortionnaires sont plus susceptibles de s’en tirer sans conséquence que d’avoir à répondre de leurs crimes », explique- t-il. L’utilisation de la torture en Syrie est bien antérieure au Printemps arabe et les pays occidentaux ont souvent détourné le regard, note M. Neve. Nombre d’États ont même cherché à tirer profit de cette pratique après les attentats du 11 septembre 2001 pour obtenir des renseignements d’intérêt, dénonce le militant, qui rappelle notamment le sort du Canadien Maher Arar, détenu et torturé en Syrie pendant un an. Un membre important des services de renseignement syriens qui aurait joué un rôle direct dans la torture de M. Arar est accusé formellement au Canada depuis 2015, mais il n’a pas été appréhendé et ses allées et venues sont inconnues.

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