LULA CARBALLO

De l’Uruguay à Marjo

Le FIL offrira une lecture intégrale de Créatures du hasard, premier livre de Lula Carballo qui se présente comme les chroniques d’un univers de femmes possédées par le démon du jeu, dans une petite ville d’Amérique du Sud.

Quand le FIL a offert à Lula Carballo de monter sur scène pour lire son livre, elle a refusé. Elle estime que ce n’est pas sa place, qu’elle préfère laisser à une professionnelle, la comédienne Laetitia Isambert. Cette timidité est liée aussi à l’accent espagnol qu’elle a conservé. Née en Uruguay, arrivée au Québec à l’âge de 15 ans, elle est tombée amoureuse de la culture québécoise, sa littérature et sa musique, et plus particulièrement de la chanteuse Marjo. 

« Encore aujourd’hui, je garde une passion pour Marjo, confie-t-elle. Quand je l’ai entendue parler pour la première fois dans une entrevue, je me suis dit : “J’adore cette femme, un jour, je vais parler le français comme elle”. Elle incarnait pour moi quelque chose de très vrai, de sincère. Ça m’interpelle quand je rencontre des personnes très intenses et hors du commun. »

Il n’y a pas de hasard. Marjo rappelle à Lula sa flamboyante grand-mère, à qui son premier livre est dédié. 

« Je l’ai même dit une fois à Marjo qu’elle était comme ma grand-mère, qui, si elle était montée sur scène, aurait été une femme comme ça. Belle, incarnée, avec une rage de vivre. »

— Lula Carballo

Cette grand-mère était une excentrique, excessive, qui a fortement marqué Lula, d’autant plus qu’elle est morte à 54 ans alors que l’écrivaine n’avait que 8 ans. « Je n’ai connu d’elle que son côté lumineux », explique Carballo, qui a découvert ensuite que la grand-mère avait ruiné la famille et qu’elle devait de l’argent à tout le monde. « C’était une femme paradoxale, qui aimait la musique, danser, faire la fête, le vernis à ongles, qui était une artiste dans l’âme. J’ai découvert après un autre aspect de sa vie, son endettement, et que personne ne l’aimait vraiment… »

Dépendance au jeu

La dépendance au jeu est le fil conducteur de Créatures du hasard, où toutes les femmes de la lignée sont atteintes par cette obsession, passant de l’euphorie à la déchéance d’un jour à l’autre. Ces vignettes d’une vie familiale dans un quartier pauvre d’Amérique du Sud, touchantes et drôles à la fois, sont racontées par une fillette un peu baveuse – « une p’tite crisse », m’a dit un libraire, lance Carballo – qui ne se plaint pas et constate seulement, parfois, qu’il n’y a plus rien à manger parce que la veille, elles ont tout joué.

Et ce qu’il y a de fascinant quand on lit Créatures du hasard, puisque c’est écrit dans un français très québécois, c’est que ça pourrait tout autant se passer dans un quartier pauvre de Montréal. 

« Ça se passe dans toutes les couches de la société, pas seulement dans les tavernes. Maintenant, cette dépendance est aussi sur les téléphones intelligents, avec les cartes de crédit. »

— Lula Carballo

Créatures du hasard a d’abord été écrit en espagnol, ce qui a permis à son auteure de faire affluer les souvenirs, les odeurs, les détails, avant de transposer le tout en français. Pour se rassurer, Lula Carballo, titulaire d’une maîtrise en création, a choisi une forme en fragments et une narratrice enfant. Et c’est efficace, car nous scrutons la vie ordinaire de gens hors de l’ordinaire, comme si nous étions devant une série de tableaux vivants. Ça ne peut que fonctionner aussi sur scène.

Créatures du hasard de Lula Carballo, lecture de Laetitia Isambert, le mardi 25 septembre à la salle Claude-Léveillée de la Place des Arts, 19 h. La lecture sera suivie d’une rencontre avec Lula Carballo animée par Chrystine Brouillet.

Extrait

« Ma mère se lève très tôt. Elle passe la moppe. À la radio, son Mundo Tropical joue des cumbias en peine d’amour. J’entends au loin le récit des trahisons et des amitiés déchirées. Les planchers de la cuisine reluisent, les miettes sur la nappe ont disparu. Le ménage, c’est une de ses définitions du bonheur. Je travaille fort pour que sa quête devienne inatteignable. Tous les moyens sont bons pour l’empêcher d’être heureuse. »

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