Chronique

Vent de colère en Italie

Inutile de se creuser la tête pour comprendre pourquoi la classe politique traditionnelle vient d’être congédiée en Italie, au profit de l’extrême droite et des populistes du Mouvement 5 étoiles. L’explication tient en quelques mots : migrants (plus d’un demi-million en trois ans), chômage des jeunes et corruption.

Le troisième facteur n’est pas le plus important. Si ce l’était, il y a longtemps que les Italiens se seraient débarrassés de leurs vieux partis, car la corruption est loin d’être un phénomène nouveau en Italie. Des générations de politiciens, tant de gauche que de droite, ont laissé diverses mafias gangrener la société parce qu’ils étaient nombreux à profiter eux-mêmes du système.

« Il y a un point commun à toutes les insurrections électorales qui secouent les démocraties occidentales, et dont l’Italie [vient de fournir] le plus parfait exemple : ce facteur, c’est la résistance à l’immigration massive », écrit Sylvie Kauffmann, la chroniqueuse politique du Monde.

Effectivement, l’afflux d’immigrants illégaux est devenu partout un problème politique qui fait le bonheur des démagogues, et qui, admettons-le, cause aussi de réels problèmes aux sociétés d’accueil. Mais le cas de l’Italie est tout à fait spécial.

N’allons surtout pas y voir la préfiguration de ce qui pourrait arriver chez nous.

Contrairement au Canada, terre d’immigration depuis 200 ans, l’Italie est un pays d’émigration.

Quand les vagues de migrants africains ont commencé à y affluer, l’Italie n’avait aucune structure d’accueil. Et les moyens manquaient tragiquement, dans un pays où près de 40 % des jeunes (plus de 50 % dans les zones pauvres du Sud) sont en chômage.

Ici, le phénomène du Tanguy (l’étudiant perpétuel qui vit encore chez ses parents à 28 ans) nous fait plutôt rire, mais en Italie, les Tanguy se comptent par dizaines de milliers et ils n’ont rien de comique. Il est très courant de voir des trentenaires habiter chez « mamma e papà », parfois même avec leurs conjoints, parce qu’ils n’ont pas les moyens de louer un logement.

Contrairement au Canada, que deux océans éloignent des zones les plus misérables de la planète, l’Europe est un Eldorado à portée de marche de l’Afrique.

Depuis la côte africaine, il y a deux passerelles vers l’Europe : Gibraltar, qui n’est qu’à 12 km du Maroc, mais qui a été transformée en forteresse à coup de murailles et de fils barbelés, et, plus à l’est, la Sicile et le sud de l’Italie à partir de la Tunisie ou de la Libye, à quelque 1000 km à vol d’oiseau.

La Tunisie, tout comme le Maroc, est un pays structuré et gouverné, capable de prévenir les grandes vagues d’immigration clandestine et de sévir contre les réseaux de passeurs. Mais il y a la Libye, qui est aujourd’hui un État failli, un vaste espace ouvert à tous les trafics.

Sous la main de fer de Kadhafi, Tripoli avait conclu avec l’Europe des ententes visant à empêcher l’immigration illégale. Cette barricade a explosé en 2011 quand le président Sarkozy, de concert avec la Grande-Bretagne, Barack Obama et l’OTAN (incluant le Canada), a fait tomber le régime Kadhafi.

Cette désastreuse intervention a transformé la Libye en plaque tournante pour les terroristes de tout acabit et pour les passeurs clandestins.

Ne nous étonnons pas du courant europhobe qui a traversé la péninsule italienne et fait le lit des politiciens extrémistes : c’est l’Italie qui a subi le contrecoup de l’immigration massive, pendant que les autres pays européens, pourtant plus prospères, refusaient de prendre leur part du fardeau.

L’Allemagne a fait plus que sa part. La France n’a pas eu le choix, nombre de migrants débarqués en Italie s’organisant, avec l’aide de divers réseaux, pour franchir la frontière à travers les Alpes maritimes. Mais le reste de l’Europe n’a pas bougé, alors qu’il aurait été logique – en tout cas dans l’esprit d’une union politique digne de ce nom – qu’un quota de réfugiés soit attribué à chaque pays, proportionnellement à sa population et à son PIB.

Lorsque Angela Merkel, piégée par sa propre générosité, a conclu en désespoir de cause avec le premier ministre turc Erdogan un accord visant à refouler une partie des migrants vers la Turquie, cette mesure concernait ceux qui passaient par le Proche-Orient et la Grèce pour rejoindre l’Europe du Nord, et n’avait donc rien pour soulager l’Italie du fardeau des migrants venus par la Méditerranée.

Lâchée par les autres, l’Italie a été obligée de s’improviser terre d’asile et d’absorber en un temps record, sans préparation préalable, et sans guère d’aide financière de l’Europe, des centaines de milliers d’étrangers totalement démunis.

Ce peuple ingénieux s’est assez bien débrouillé, et, de l’avis des observateurs, sans que la situation dégénère en climat d’affrontement interpersonnel. L’Italie, faut-il le rappeler, n’a pas de forte tradition xénophobe (contrairement au nazisme, le fascisme de Mussolini n’avait pas de composante antisémite).

Mais le ressentiment s’est installé, il a été bien exploité par des politiciens démagogues, et il s’est exprimé par les urnes.

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