Sans filtre

Jamais seule sur le ring

Marie-Ève Dicaire, boxeuse

Quand Marie-Ève Dicaire est devenue championne du monde de boxe, le 1er décembre dernier à Québec, ses proches étaient tous là. Ils étaient là aussi il y a quatre ans quand elle croyait ne plus jamais être capable de remonter sur le ring. Elle leur dédie ce texte.

Quand je suis devenue championne du monde, le 1er décembre, ils étaient tous là. Toute ma gang. Je voyais leurs yeux rougis par l’émotion. On avait accompli quelque chose de grand, ensemble, et il en reste encore beaucoup à faire.

Juste avant mon combat, pendant que ma coiffeuse faisait mes tresses dans ma chambre d’hôtel, ils étaient tous à mes côtés. L’énergie que ça m’a donnée, c’est juste… wow ! Il n’y a pas d’autre façon de le décrire. Tous ces gens avaient cru en moi, même à un moment où j’étais au plus bas, et c’était à moi de leur montrer qu’ils avaient eu raison de le faire. Dans les moments difficiles, quand ça me tente moins, je me rappelle ce qu’ils ont fait pour moi.

Sans eux, je ne ferais plus de boxe. Et c’est pour cette raison que je tiens à vous les présenter dans ce texte. Parce que grâce à eux, je n’ai jamais été seule sur un ring.

Il y a quatre ans, je ne devais même plus boxer. J’ai été victime d’une commotion cérébrale qui a été très mal gérée à l’époque. C’est arrivé en sparring. Je m’entraînais avec des gars qui avaient un peu trop augmenté la cadence. Moi, au lieu d’utiliser mon intelligence et ma maturité, j’ai décidé de mordre dans mon mouth piece et d’avancer.

Le pire, c’est que deux jours après, je disputais un combat dans un gala local. Puis, trois jours plus tard, je partais pour les Championnats canadiens. Je ne veux critiquer personne, mais je crois qu’il y a encore des gens qui sont là pour les mauvaises raisons en sport amateur et qui n’ont pas à cœur l’athlète. Cela dit, je ne veux pas rejeter la faute sur eux, mais plutôt profiter de l’occasion pour mettre en lumière ceux qui m’ont tendu la main dans un moment difficile. C’est ainsi qu’il faut voir les choses.

Bref, trois mois après ces combats, je n’étais toujours pas capable de lire un écran d’ordinateur ou de rester dans mon école de karaté (je donnais aussi des cours de karaté à l’époque). Le son, la lumière, tout me donnait mal à la tête. Je n’arrivais même plus à courir 10 minutes. J’avais des migraines incroyables, je passais des journées à dormir. J’avais des difficultés de concentration et ça me faisait peur. J’aime mon sport, j’aime la boxe, je voulais aller aux Jeux olympiques, mais il reste que j’utilise ma tête énormément. J’aime apprendre, j’aime enseigner. Juste à penser que je pourrais avoir des séquelles à long terme, ça ne valait pas le coup…

Je crois avoir déjà eu une commotion cérébrale (elle n’a jamais été diagnostiquée), mais en planche à neige. Je suis de nature casse-cou. Je le dis souvent à ma mère : si ce n’était pas la boxe, ce serait autre chose de plus dangereux. J’ai besoin de ça, de sentir que ce que je fais est dangereux. Je sais que si je fais une erreur, je peux la payer très cher. C’est ce qui m’allume dans la boxe, encore plus que le dépassement de soi.

Mon entourage de l’époque me disait que c’était normal que je ne sente pas mes jambes, que c’était la perte de poids rapide qui faisait ça. Mon combat avait très mal été. Le lendemain, je m’étais levée à 14 h. Je dormais peut-être 18 heures par jour. Le médecin a conclu à une commotion cérébrale et m’a dit d’y aller tranquillement, de me reposer quand j’étais fatiguée. Mais je suis hyperactive, je continuais d’avancer, j’étais fâchée.

Quelques mois après l’incident, j’ai rencontré David Tinjust, docteur en neuroscience. Il a établi un processus de rémission de commotions cérébrales. C’était une méthode expérimentale. Je lui ai dit que ça n’allait pas, mais que je voulais encore boxer. À ce moment, je croyais bien être rétablie à 85 %. Il m’a évaluée à 25 % de mes capacités… Quand je suis partie de son bureau à Montréal, j’ai tourné à droite à un feu rouge, je me suis fait arrêter. Ça ne réagissait plus. J’ai dormi trois jours sans arrêt juste pour me remettre des efforts exigés par les tests.

Le Dr Tinjust m’a demandé qui formait mon équipe. À ce moment, il n’y avait que Stéphane Harnois, qui n’était même pas vraiment mon entraîneur. J’avais travaillé un peu avec lui chez les amateurs, lui voulait plutôt prendre sa retraite du monde de la boxe. Mais quand je l’ai appelé, il m’a dit qu’il ne pouvait pas me laisser me faire faire mal. Que j’étais une trop bonne personne avec un trop grand talent. Il ne voulait pas que l’industrie de la boxe me perde. Il a accepté de travailler avec moi, mais seulement avec moi. Il voulait d’abord et avant tout que je me remette de ma blessure, progressivement.

Il m’a demandé si j’avais un préparateur physique. Je n’en avais pas. Il a fait un appel. Il a contacté Marc-André Wilson, de Myologik. Au début, Marc-André voulait seulement améliorer ma qualité de vie. Je faisais des exercices pour le cou. Je me souviens que je poussais mon bras contre le sien et que je perdais presque connaissance. Je me fâchais. Je suis une athlète, j’ai été cinq fois championne du monde en karaté, j’ai été championne canadienne de boxe. Je n’arrivais même pas à pousser son bras. Il me disait que ça allait bien, mais en arrière, il appelait David Tinjust et lui demandait s’il serait un jour capable de me ramener…

David m’a aussi demandé si j’avais un nutritionniste. Non. Il m’a donc présenté Jean-François Gaudreau. JF a établi un plan alimentaire, il a coupé dans les produits laitiers, il a augmenté l’apport en lipides pour aider aux fonctions cérébrales. En deux semaines avec Marc-André, David et JF, je suis montée à 80 % de mes capacités. Deux semaines plus tard, je recommençais à boxer. Grâce à eux.

Vers le titre

Ça a pris un an de travail avant que je puisse remonter sur le ring. J’avais raté le processus de qualification olympique. J’étais confrontée à l’alternative de rester quatre autres années chez les amateurs ou de faire le saut chez les professionnels. Mon entraîneur Stéphane Harnois m’a dit que ça allait être difficile, mais qu’il ne pouvait pas me dire non.

Il a appelé Marc Ramsay. Marc l’a prévenu : aucun promoteur ne me ferait signer de contrat, pour la simple raison que j’étais une femme et que ce n’était à peu près jamais arrivé au Québec. Mais Marc a proposé à Stéphane de lui laisser les clés du gymnase de GYM. Il a ajouté qu’il y avait des caméras et qu’Yvon Michel me verrait peut-être. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Yvon a regardé les caméras et il a demandé à Marc : « C’est qui lui ? » C’est comme ça que j’ai réussi à attirer son attention.

Samuel Décarie s’est joint à l’équipe ensuite. J’avais travaillé avec lui chez les amateurs. À l’époque, j’avais un tempérament brûlant et peu importe la situation dans laquelle j’étais, il trouvait toujours le moyen de me calmer. De me forcer à utiliser mon intelligence plutôt que mon émotivité. Quand j’ai eu ma commotion, il a été le seul de mon ancien entourage à m’écrire. Quand il a déménagé à Montréal et que Stéphane a eu besoin d’un adjoint, il n’y avait que lui pour remplir ce rôle.

Avec Stéphane, Samuel, Marc-André, JF, on a bâti toute une équipe. Ils étaient tous à Québec avec moi lors de ce combat de championnat du monde. Je sais qu’ils sont là pour les bonnes raisons. Quand ils sont entrés dans ma vie, je ne pouvais même pas lire. Ces gars-là ont cru en moi.

Avec eux, j’ai appris à aimer chaque petite chose de la vie, chaque petit progrès que j’accomplissais. Ces gars-là sont entrés dans l’aventure peut-être parce que j’ai un côté rassembleur. J’ai su leur vendre mon projet, leur expliquer mes rêves. Il faudrait leur poser la question, en fait, je ne sais même pas pourquoi ils l’ont fait ! Je pense que ce sont simplement de bonnes personnes qui voulaient donner un coup de main à quelqu’un qui en avait besoin. Et ils m’ont donné un sacré coup de main.

J’ai parlé de mes entraîneurs, mais il y a aussi mon conseiller Julien, qui a su m’aider à me poser les bonnes questions et à prendre les bonnes décisions. Il y a aussi Narimane, qui a pris en charge le côté médiatique pour que je rayonne en dehors du ring, et c’est ce rayonnement qui m’a permis de boxer en demi-finale au Centre Vidéotron. Il y a trois ou quatre ans à peine, on n’aurait jamais pensé qu’une femme serait tête d’affiche au Québec.

Le préparateur mental Jean-François Ménard s’est aussi joint à l’équipe dans la dernière année comme un vrai caméléon. Je n’ai jamais l’impression que je suis seule sur le ring, mais des fois, il y a une pression qui vient avec ça, avec tout ce monde qui gravite autour de moi. J’ai travaillé là-dessus avec Jean-François. À ne pas le voir comme une pression, mais plutôt comme un appui supplémentaire. Dans les entrevues, je parle donc toujours au « nous ». Quand c’est plus difficile, la dernière chose que l’on veut est d’être seule. Je ne le suis jamais.

Avant, je sentais que je devais tout savoir et tout contrôler, mais maintenant, j’ai entièrement confiance en mon entourage. Ils vont gérer ce qu’ils ont à gérer. Moi, je n’ai qu’à boxer. Au dernier combat, c’était ça. Narimane s’occupait des entrevues, Julien avait négocié avec Yvon, mes coachs s’occupaient de la stratégie, mon préparateur physique était là le matin pour mes étirements, j’avais une rencontre avec mon préparateur mental. Je leur ai tout de suite rendu hommage après ma victoire.

Sans eux, je ne serais pas la même. J’ai évolué comme athlète jusqu’à devenir championne du monde, mais j’ai surtout évolué comme personne. J’ai appris à être plus posée. J’ai réappris à faire confiance. Peut-être parce qu’il est arrivé des moments dans ma vie où les gens autour de moi, en qui je devais avoir confiance, ne m’ont pas poussée vers les bonnes décisions. Je n’avais pas le bon entourage, mais je sais que ce n’est plus le cas. Ces gens-là m’ont permis de devenir la première Québécoise championne de boxe professionnelle, mais ils m’ont aussi permis d’apprécier la vie. Je leur en serai toujours reconnaissante.

— Propos recueillis par Jean-François Tremblay, La Presse

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