Chronique

Rire à gauche et à droite

On a beaucoup parlé ces dernières semaines du retour de Roseanne, la sitcom américaine dans laquelle les personnages ne craignent pas de dire qu’ils ont voté pour Donald Trump. Cette émission, qui enchante les téléspectateurs qui ont porté au pouvoir le président américain, a son contraire : Will & Grace.

J’ai eu un immense bonheur, 11 ans après le départ des quatre fabuleux personnages de cette émission décapante, de les retrouver (quasi) intacts. Je ne sais pas si vous avez regardé les 16 épisodes de la 9e saison dont la diffusion a pris fin le 5 avril dernier, mais laissez-moi vous dire que cette série n’a rien perdu de son mordant et de sa vivacité. En cadeau boni, on y a ajouté un regard critique et caustique sur l’administration Trump.

Les quatre formidables interprètes, dont l’incroyable Sean Hayes dans le rôle de Jack (on le surnomme le Jerry Lewis gai), livrent avec brio des textes ciselés par une armée d’auteurs aux canines acérées. À l’instar de Roseanne, Will & Grace offre également un personnage qui fait le contrepoids aux autres. Dans ce cas-ci, la richissime Karen (interprétée par Megan Mullally) est une pro-Trump, amie intime de Melania.

Dans le premier épisode, Karen annonce à Grace qu’elle lui a décroché le contrat de sa vie : rien de moins que la (re)décoration du Bureau ovale. Grace hésitera un moment avant d’accepter de relever ce défi burlesque. Ce contrat tournera au vinaigre et ne sera pas achevé. Mais lorsque, à la fin, on demandera à Grace si elle aurait aimé accomplir cette tâche, elle dira qu’elle a tout de même réussi à mettre son grain de sel. On verra alors la casquette rouge qu’elle a laissée sur le fauteuil du président Trump et sur laquelle il est écrit : « Make America Gay Again ».

Au moment du lancement de cette 9e saison, les concepteurs ont expliqué, pour décrire dans quel état les téléspectateurs allaient retrouver la série, que les quatre personnages, Will, Grace, Jack et Karen, n’avaient pas du tout changé, mais que les États-Unis, eux, avaient beaucoup changé au cours de la dernière décennie.

En effet, tant dans Roseanne que dans Will & Grace, des sujets qui n’auraient pu être abordés il y a 10 ou 15 ans sont maintenant abordés, notamment l’identité sexuelle et la liberté d’expression dès le plus jeune âge.

Ce qui me fascine le plus dans le retour de ces deux séries, c’est qu’elles le font en pleine ère trumpesque, mais en adoptant une dimension politique qu’elles n’avaient pas du tout au moment de leur création.

Dans les deux cas, ces excellentes séries se contentaient tout simplement de faire de l’humour tout en bousculant, chacune à sa façon, certains sujets de société.

Depuis leur résurrection, ces séries ont ajouté l’aspect considéré sans doute comme le plus délicat dans ce type d’émission. La position que ces émissions ont adoptée divise les gens, c’est sûr. Will & Grace est devenu un défouloir pour les partisans de Donald Trump, qui voient en cette série « une poubelle de gauchistes », comme l’ont écrit certains Américains sur les réseaux sociaux. Même chose pour Roseanne que plusieurs démocrates refusent de regarder.

Quoi qu’il en soit, ces deux émissions d’humour sont sans doute en train de changer les choses en ce moment. Elles démontrent qu’il est possible de faire de l’humour sur la peur de vieillir, la question des mères porteuses ou sur les gais tout en affichant une couleur politique. J’ajouterais même que cela offre une dimension aux gags. Le rire qui en découle est plus large, sans doute thérapeutique.

Au Québec, même si nous avons de très bonnes séries humoristiques (je suis un inconditionnel des Pêcheurs et de Lâcher prise), on se tient loin de la zone politique. Le calendrier de production des séries québécoises (on doit écrire et réaliser les émissions longtemps avant leur diffusion) ne favorise pas l’écriture de gags qui pourraient devenir vite désuets. Aux États-Unis, le système (enregistrement devant public, calendrier plus serré, plus grand nombre d’auteurs, etc.) permet de se retourner plus rapidement.

Mais outre cette réalité, il y a chez nous une crainte de diviser, de choquer ou de décevoir les gens. Cette inquiétude émane sans doute des diffuseurs qui la transmettent ensuite aux producteurs, puis aux concepteurs.

Au Québec, il est rare de savoir d’un personnage qu’il est fédéraliste, souverainiste, de gauche ou de droite. On ne veut pas aborder cela.

Pourtant, la politique fait partie de ce qui compose la personnalité des gens, donc des personnages de séries télévisées. Le sujet de la politique est omniprésent. Il est partout dans les médias. Mais dès qu’on tombe dans la fiction, il n’existe plus.

C’est dommage, car, s’il y a un ingrédient magique dans l’humour, c’est bien la politique. Et s’il y a un remède miracle à la politique, c’est bien l’humour.

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