XAVIER DOLAN

Le tour de France de Dolan

En France, Juste la fin du monde prend l’affiche demain, soit le même jour qu’au Québec. Xavier Dolan a dû mettre les bouchées doubles afin d’assurer la promotion de son sixième long métrage des deux côtés de l’Atlantique. L’opération est exténuante, mais stimulante. Première étape : Paris.

PARIS — On a parfois l’impression qu’il ne vit pas dans le même espace-temps que nous. Il ne réfute d’ailleurs pas cette théorie. Quand Xavier Dolan évoque un souvenir vieux de cinq ans à peine, il le fait comme s’il s’agissait de la préhistoire. Ou de la vie d’un autre homme. Régulièrement, on l’entend dire qu’il aimerait bien prendre une pause, s’arrêter un moment pour franchir les étapes « normales » de l’existence d’un jeune homme. « Je n’ai pas de vie, en fait ! », lance-t-il. C’est faux, bien sûr.

En vérité, sa vie est de celles que la Providence réserve aux êtres d’exception. À 27 ans, alors qu’un septième long métrage est déjà en route, Xavier Dolan mène une carrière dont l’ampleur ferait l’envie de bien des cinéastes plus mûrs et déjà consacrés. Cela dit, vivre constamment à deux cents à l’heure comporte aussi un revers : l’impression, tenace, de ne jamais avoir assez de temps pour bien faire les choses. Aux yeux de cet être exigeant et perfectionniste, qui ne laisse jamais le moindre détail au hasard dans ses créations, ce constat est inévitable.

D’autant que, depuis l’obtention du Grand Prix du Festival de Cannes au mois de mai et le maelström émotionnel vécu là-bas, le cinéaste québécois s’est jeté à corps perdu dans le tournage de son premier film anglophone, The Death and Life of John F. Donovan. Encore là, si le travail avec les pointures anglo-saxonnes (Kit Harington, Jessica Chastain, Kathy Bates, Susan Sarandon, Natalie Portman, etc.) s’est révélé stimulant, il reste que l’imposante logistique du film fut lourde à gérer.

UN FILM TRÈS ATTENDU

La portion montréalaise du tournage du Dolan no 7 à peine terminée (la seconde partie sera tournée en Europe le printemps prochain), Xavier Dolan est allé lancer Juste la fin du monde au Festival international du film de Toronto (TIFF), où a eu lieu la première nord-américaine. Il s’est ensuite arrêté dans la métropole québécoise pour assister à une soirée de première au Théâtre Outremont. Et pour rencontrer les médias québécois le lendemain. Le programme national était déjà chargé, mais à côté de celui qui l’attendait en France dès mercredi dernier, on parle ici de petite bière.

Dans l’Hexagone, la sortie en salle de Juste la fin du monde fait partie des grands événements de la rentrée. Ainsi, Xavier Dolan doit commencer sa tournée d’interviews quelques heures à peine après avoir sommeillé pendant son vol de nuit. Une équipe de TF1 se pointe à son hôtel à 16 h 30 pour un enregistrement. Jusqu’à 19 h 30 se succèdent les dignes représentants du Journal du dimanche, du Figaro Magazine, des Échos et du magazine À nous Paris. Le vrai marathon a pourtant lieu seulement le lendemain.

DÉBUT DE LA COURSE

Dès 6 h 30 jeudi, une voiture vient cueillir le cinéaste à son hôtel du 3e arrondissement afin de le conduire aux studios de France Inter. Quatre heures auparavant, la nuit déjà trop courte a été interrompue par le déclenchement de l’alarme d’incendie. Misère.

La matinale est l’émission radiophonique la plus populaire de Paris. L’animateur Patrick Cohen, le Paul Arcand français, a tenu à ce que son invité reste à ses côtés pendant toute la durée de l’émission, de 7 h à 9 h. Marion Cotillard est venue les rejoindre dans le dernier quart.

Dans une rubrique intitulée « Moi, président » (en référence à la tirade qu’avait faite François Hollande lors d’un débat télévisé), Xavier Dolan affirme qu’il ne connaît pas assez bien l’actualité française pour se prononcer sur les grands enjeux. Il indique quand même qu’en situation de pouvoir, il ferait en sorte que le financement public de la culture ne fasse plus l’objet d’un débat au Québec. « Parce que la culture d’un peuple, c’est essentiel », dit-il.

Trente minutes plus tard, un enregistrement à la radio de RTL est prévu. Un journaliste de La Croix l’attend aussi sur place pour une interview de 10 minutes.

Il est maintenant 10 h 30. Dans la voiture qui le mène au studio de Canal + à Boulogne-Billancourt, où a lieu l’enregistrement de Tous Cinéma (une émission animée par Pierre Zéni), une maquilleuse s’affaire afin que Xavier puisse être fin prêt dès son arrivée. Ah ! oui, il faudra bien trouver aussi un moment pour répondre à l’appel du collègue Moreault, du Soleil de Québec…

QUI EST FRANÇOIS BARBEAU ?

Deux heures plus tard, direction Hôtel de Sers, dans le 8e. Là l’attendent pour un déjeuner de presse une douzaine de journalistes venus des régions, qu’il rencontrera en deux groupes tout en avalant une bouchée. Avec diligence, le cinéaste répond aux mêmes questions : d’où est venue l’idée de ce film, comment avez-vous choisi les acteurs, etc. Un journaliste lui fait remarquer que l’absence du père et le poids de la mère sont évoqués de façon récurrente dans ses films. « Oui, mais là, tout est dans la pièce de Lagarce ! », dit le réalisateur de J’ai tué ma mère, visiblement ravi. « C’est fascinant de constater à quel point votre film a tout de Lagarce, mais reste typiquement un film de Dolan ! », lui lance un autre scribe. « Pourtant, ce film est tellement différent de Mommy et des autres ! », répond le cinéaste. On lui demande aussi de revenir sur l’épisode cannois, marqué par des critiques virulentes de la presse américaine.

« J’ai décidé d’être complètement ouvert émotivement. Quand on m’attaque, j’ai un peu tendance à réagir comme un enfant ! »

— Xavier Dolan, à propos de la mauvaise réception de son film par les critiques américains

Une admiratrice de « l’accent canadien » lui demande pourquoi avoir fait appel à des acteurs français. « Parce qu’il s’agit d’une pièce française. Les acteurs québécois peuvent jouer des pièces françaises et de grands classiques du répertoire de façon remarquable sur scène, mais cette convention s’applique plus mal au cinéma. »

Et puis, qui est ce François Barbeau, à qui le film est dédié ? L’émotion pointe au souvenir de cet artisan complice, disparu subitement il y a quelques mois.

DÉTOUR POUR CAUSE DE MANIF !

À 15 h, départ vers la rue Oberkampf, où se trouve le petit studio dans lequel l’émission C à vous, diffusée sur France 5, est mise en boîte. Marion Cotillard, Léa Seydoux et Gaspard Ulliel sont aussi convoqués. À quelques mètres de là, rue du Temple, CRS et manifestants anti-loi Travail « dialoguent » à coups de cocktails Molotov et de bombes fumigènes. Les voitures aux vitres teintées doivent faire un détour et emprunter la rue Oberkampf en reculant pour atteindre la porte du studio. Chasseurs d’autographes et paparazzi amateurs font le pied de grue. La voiture de Marion arrive en premier. Puis, celle de Gaspard et Léa. Enfin, celle de Xavier.

Avant l’enregistrement, une petite pause cigarette dans la cour intérieure est bienvenue alors que Marion accorde une interview inopinée à une télé de passage. On badine, on blague, on ventile un peu.

À cette émission, où l’on parle pendant qu’un chef s’occupe à préparer des plats dans le fond de l’écran, le chroniqueur Pierre Lescure (accessoirement aussi président du Festival de Cannes !) fait remarquer qu’au moins quatre des invités à la table incarnent l’image de grandes marques : Marion Cotillard (Dior), Léa Seydoux (Prada), Gaspard Ulliel (Chanel) et Xavier Dolan (Louis Vuitton). On présente aussi des extraits d’un film que diffusera Ciné + ce soir même : À l’impossible, je suis tenu est un documentaire, réalisé par Benoît Puichaud, dans lequel plusieurs intervenants – d’Anne Dorval à Vincent Cassel, en passant par Melvil Poupaud – partagent leur vision de Xavier Dolan. On espère voir ça ici un jour.

LE BAIN DE FOULE

Moins de deux heures après son retour à son hôtel, le cinéaste se pointe au cinéma MK2 Bibliothèque en compagnie de Marion Cotillard, Léa Seydoux et Gaspard Ulliel afin de présenter son film en grande première parisienne. Nathalie Baye, présente à Toronto et à Montréal, a dû gagner dès son retour en France le plateau des Gardiennes, le film que tourne présentement l’autre Xavier de sa vie, nommé Beauvois. De son côté, Vincent Cassel est à Tahiti où il tourne, sous la direction d’Edouard Deluc, un biopic sur Paul Gauguin.

Plusieurs invités se sont déplacés, mais aussi, surtout, beaucoup d’admirateurs. En France, le public a accès aux soirées d’avant-premières. Dans ce cas-ci, les billets se sont arrachés comme des petits pains. Quatre salles étaient prévues au départ, mais il a fallu en ajouter une cinquième. « On aurait facilement pu remplir les 20 salles, tellement la demande a été forte », fait remarquer Nathanaël Karmitz, de la chaîne MK2. En tout, 1500 spectateurs sont là.

Quand on sonde les gens qui attendent dans la longue file menant vers la porte d’entrée, il est clair que la principale raison de leur présence réside dans la hâte de voir un nouveau long métrage signé Xavier Dolan. « On l’adore ! », lance un jeune homme. « Il y a toujours de très beaux rôles de femmes dans ses films », dit une cinéphile d’âge plus mûr. Et la présence de Marion, Léa et Gaspard ? « Oui, c’est très bien. Mais ce n’est pas pour eux que nous sommes là ! »

Effectivement, l’accueil que réserve la foule au cinéaste quand il descend de la voiture est très enthousiaste. Galvanisé par ce flot d’amour, Xavier Dolan fait le tour, se laisse prendre en égoportrait, s’assure de la joie de ses fans.

« Je leur en donne parce que ça me fait plaisir, nous expliquera-t-il plus tard. Je suis là pour ça. Ils sont venus, ils ont attendu… Pour moi, ce moment de la rencontre est très important parce que le film a été fait pour eux. Ces gens sont les yeux, les oreilles qui vont regarder, entendre, et ressentir le film. Après, il leur appartiendra de décider s’il passe à la postérité ou pas. Il n’est plus à moi. »

THIERRY FRÉMAUX MÈNE LE BAL

À l’intérieur, le directeur général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, mène le bal. On commence par les deux grandes salles du haut. Marion Cotillard affirme que Juste la fin du monde est « l’un des plus beaux films dans lesquels [elle a] eu la chance de jouer ».

Le cortège descend ensuite les nombreux étages qui mènent à trois plus petites salles. En chemin, on remarque une modeste employée d’entretien entrouvrir la porte de son « bureau » pour filmer tout ce beau monde. Plus la soirée avance, plus les présentations deviennent délirantes. Avant d’entrer en scène, on se lance même le défi de placer certains mots incongrus dans son laïus. Intégrer le mot « pharaonique » dans une phrase donne parfois un sens étrange au propos. Il y a des fous rires. Heureusement, Gaspard Ulliel met le public dans le coup.

Vers 22 h, il n’y a enfin plus rien au programme, sinon que de profiter du moment avec de bons complices. Avant de tout recommencer le lendemain.

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