DÉCRYPTAGE

Les tensions politiques ont-elles gagné l’espace ?

La découverte d'un trou dans la Station spatiale internationale soulève des interrogations

Un astronaute américain a-t-il essayé de saboter la Station spatiale internationale ? Que se passe-t-il exactement dans ce laboratoire flottant à 400 km au-dessus de la Terre ? Et surtout, les tensions politiques entre la Russie et les autres pays, qui avaient jusqu’ici épargné le domaine spatial, sont-elles en train de contaminer ce rare exemple de collaboration ?

Bien malin qui peut aujourd’hui répondre à ces questions. Et à trois mois du départ de l’astronaute québécois David Saint-Jacques pour l’espace, la gestion entourant la découverte d’un trou dans la Station spatiale internationale suscite de réelles inquiétudes.

Rappelons les faits. À la fin août, une perforation de 2 mm de diamètre a été découverte par les astronautes dans une capsule Soyouz amarrée à la Station spatiale internationale. Le trou avait déjà provoqué une fuite d’oxygène, une situation de vie ou de mort dans l’espace. Il a été colmaté à temps.

Les imprévus font partie inhérente de l’aventure spatiale. Mais cette fois, une combinaison d’éléments étranges et de déclarations à l’emporte-pièce a fait sombrer l’affaire en plein film de détective.

Une micrométéorite ou un outil ?

Des images mises en ligne par la NASA, puis retirées peu après, semblent montrer que le trou a été percé non pas de l’extérieur de la Station, mais de l’intérieur. Cela invaliderait la première théorie avancée, voulant qu’une micrométéorite ait frappé la Station spatiale internationale. Le fait que le trou est rond et régulier a aussi fait dire à plusieurs experts qu’il semblait avoir été percé par un outil et non par une météorite.

Alors que l’enquête n’en était qu’à ses balbutiements, le responsable de Roscosmos – l’agence spatiale russe –, Dmitri Rogozine, y est allé de commentaires extrêmement surprenants. Il a affirmé que le trou pourrait être le résultat d’un « acte prémédité ». « Il y a eu plusieurs tentatives » de percer ce trou, a-t-il dit, avançant même qu’il avait été fait d’« une main hésitante ».

Maxime Souraïev, député de Russie et ancien cosmonaute, en a rajouté. Il a évoqué l’hypothèse qu’un astronaute ait percé le trou pour forcer un retour sur Terre.

« Nous sommes tous humains et n’importe qui peut avoir envie de retourner à la maison, mais cette méthode est très indigne. »

— Maxime Souraïev, député de Russie et ancien cosmonaute

Cette semaine, le quotidien russe Kommersant a affirmé que les enquêteurs russes considèrent comme « prioritaire » l’hypothèse selon laquelle un astronaute américain (il y en a trois actuellement à bord de la Station spatiale internationale) a percé le trou.

Le fait que la nationalité d’un possible coupable soit mentionnée ajoute des relents de guerre froide à cette curieuse histoire.

Controverses

Le grand patron de Roscosmos a déploré « la prolifération de rumeurs et d’allégations » qui, selon lui, « vise à porter atteinte aux relations amicales au sein de la Station spatiale internationale ». Mais il faut bien reconnaître que c’est lui qui a lancé le bal. Ses déclarations étaient-elles basées sur des informations solides recueillies par Roscosmos ? Cela reste possible. Mais on ne peut exclure l’imprudence ni la provocation, surtout connaissant le personnage.

Dmitri Rogozine, en effet, n’en est pas à ses premières controverses, et ses relations avec les Américains sont loin d’être au beau fixe. À la suite de l’annexion de la Crimée, cet ancien ministre de Vladimir Poutine a été interdit de séjour aux États-Unis (il figure aussi sur la liste des individus soumis à des sanctions du Canada).

En 2014, il avait réagi aux sanctions américaines en suggérant à la NASA d’envoyer ses astronautes dans l’espace avec des trampolines – depuis la fin des navettes, les États-Unis comptent sur les Russes pour acheminer leurs astronautes vers la Station spatiale internationale. Ses déclarations récentes font craindre que les tensions russo-américaines, qui avaient jusqu’ici épargné le domaine spatial, ne soient en train de le gagner.

Malgré toute l’attention accordée à la thèse du sabotage, d’autres hypothèses existent. Certains ont évoqué un dommage possible fait lors du lancement de la Soyouz, à Baïkonour, et qui aurait été camouflé par un employé. En entrevue à La Presse, l’astronaute québécois David Saint-Jacques a même dit estimer que l’hypothèse la plus probable demeurait celle d’un trou percé par une météorite.

La NASA et Roscosmos ont publié une déclaration commune jeudi affirmant la nécessité d’« une interaction plus étroite » entre les équipes techniques des deux organisations afin d’établir les causes de la fuite d’oxygène qui a touché la Station spatiale internationale. Aujourd’hui, toute la communauté spatiale dit souhaiter aller au fond des choses et comprendre ce qui s’est passé. Le défi sera de le faire tout en préservant la cohésion entre les différents partenaires internationaux qui collaborent à la Station spatiale internationale.

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