COUP DE GUEULE

Vivre le français décomplexé

Mauvaise langueMarc CassiviÉditions Somme toute104 pages

Chaque samedi, le camarade Marc Cassivi se paie un coup de gueule avec une personnalité du monde culturel. À l’occasion de la parution de Mauvaise langue, un essai sur son rapport au français et au franglais, j’ai accepté de lui rendre la monnaie de sa pièce. Même si je ne suis pas d’accord avec tout ce que Cassivi avance dans ce court essai écrit dans la langue de Molière, et plutôt bien écrit au demeurant, le sang n’a pas coulé. Pas encore, du moins.

Marc, es-tu vraiment souverainiste ? Je me suis posé la question en te lisant.

J’ai toujours été souverainiste. Je le suis toujours même si je suis déprimé par le mouvement souverainiste actuel et par le naufrage du PQ, mais je le reste contre vents et marées. C’était délicat de l’écrire, surtout quand on est journaliste et à plus forte raison à La Presse. Mais toi et moi, on ne s’est jamais cachés de ça. On ne s’est jamais fait avertir non plus. Les gens ont toujours l’impression qu’on est des fédéralistes parce qu’on travaille à La Presse, mais ce n’est pas toujours le cas.

Pourquoi ce livre ?

Ce n’est pas venu de moi, mais d’une éditrice – Laurence-Aurélie Théroux-Marcotte – à la suite d’une chronique où je répondais à Christian Rioux du Devoir sur la question du franglais.

C’est un essai où tu te racontes beaucoup.

Comme je ne suis pas sociologue ni linguiste, j’ai voulu parler de mon expérience personnelle, qui est celle d’un gars qui est né à Gaspé et qui a grandi dans le « West Island ». Je trouvais que mon expérience de gars qui a frôlé l’assimilation valait la peine d’être racontée. C’est sûr que certains vont se dire : « Pour qui il se prend ? », mais c’était une façon de rendre ça vivant. Après tout, qui a besoin d’un autre essai sur la langue ?

Ton livre, c’est aussi un réquisitoire. Contre qui au juste ? La génération des baby-boomers ?

Non, ce n’est pas générationnel. Mathieu Bock-Côté est plus jeune que moi, mais il fait partie de ce nationalisme identitaire où je ne me reconnais absolument pas. Quant à Christian Rioux, disons qu’il a été la bougie d’allumage.

Mais comment peux-tu être souverainiste sans être pour une certaine forme de nationalisme identitaire ?

Je suis pour une affirmation nationale. Je suis peut-être fleur bleue, mais c’est l’idée d’une nation québécoise inclusive qui m’intéresse. Pas d’un Québec replié sur lui-même et incarné par une certaine droite dont les dérives nationalistes me font peur.

Ton livre commence par : « Je parle franglais. » Or moi qui te connais et te côtoie, je t’entends parler un français impeccable. Il me semble que je parle plus franglais que toi.

Chez moi dans ma famille, avec ma sœur et mes frères, dès qu’on se retrouve ensemble, on se parle franglais. Ce n’est pas une posture. C’est comme ça. J’ai beau être conscient des dangers de l’assimilation, le franglais fait partie de moi. Je n’en tire aucune fierté, même que j’en ai un peu honte.

Est-ce que cela a contaminé ta maîtrise du français ?

Je pense que oui. Sans aucun doute qu’il y a chez moi plus de calques et d’anglicismes. Cela dit, je ne revendique pas le droit de parler le franglais, mais plutôt de dire que le franglais, ce n’est peut-être pas la fin du monde. Je n’aime pas cette menace qu’on fait planer en disant que tout le monde à Montréal parle le franglais.

Quand tu t’insurges contre la peur de la disparition du français, tu accrédites un peu la thèse de Philippe Couillard qui trouve que le français n’est absolument pas menacé.

Je ne dis pas, comme Couillard, qu’il faut que dans les usines québécoises, les ouvriers parlent anglais pour accueillir les clients américains. Je dis qu’il faut s’ouvrir aux autres langues, y compris l’anglais. Une langue ne peut pas être une prison. Cela dit, je ne prône pas un bilinguisme collectif pour la société québécoise, mais je suis favorable à un bilinguisme individuel au sein d’une société ouverte.

Oui, mais si tout le monde adopte l’ouverture linguistique et que l’idée d’une menace disparaît, disparaît aussi avec elle une forme de protection, non ?

On peut protéger nos acquis sans verser dans la paranoïa. De façon lucide, on peut garder en tête que tout cela est fragile, mais sans s’enfermer dans une prison.

Mais le fait que des créateurs d’ici soient incapables de créer des chansons dans leur propre langue, ça ne te dérange pas ? C’est un problème fondamental, cette incapacité à s’exprimer dans sa propre langue ?

Pour moi, c’est assez marginal comme phénomène. On en revient toujours à Pascale Picard ou Simple Plan.

Marginal ? Que dis-tu de The Seasons, Dear Criminals, Elliot Maginot, Misteur Valaire, Milk & Bone, Foreign Diplomats, qui chantent tous en anglais même s’ils sont francos ?

Nos lecteurs ne connaissent pas la plupart de ces groupes, donc ça demeure marginal. Je persiste à croire que les créateurs ont le droit de chanter dans la langue de leur choix. On peut obliger les gens à aller à l’école française, mais la création doit demeurer un lieu de liberté.

Tu vis dans le nirvana du Mile End à Montréal, et tu es très Mile End.

Oui, je suis très Mile End. J’y vis depuis 22 ans. Je ne dis pas que le Québec devrait être à l’image du Mile End, mais que le Mile End existe, je trouve ça rassurant.

Te souviens-tu de la chronique d’Émilie Dubreuil, « Sorry, I don’t speak French », sur le fait que ses amis anglos du Mile End apprenaient le swahili, le chinois, le tagalog, mais jamais le français ?

Je n’ai jamais été d’accord avec cette chronique. Moi, tous les anglos que je connais et qui habitent autour sont francophiles et parlent français. C’est pas du tout les anglos du West Island qui faisaient complètement abstraction de la réalité québécoise et qui vivaient en vase clos en anglais.

Tu dis avoir frôlé l’assimilation à l’adolescence, mais comment es-tu devenu souverainiste ?

Par filiation. Mon père a toujours été un fervent souverainiste, mais il voulait qu’on apprenne l’anglais. C’est pour ça qu’on est allés vivre dans le West Island, et ça s’est retourné contre lui dans la mesure où le soir à table, nous les enfants, on ne parlait qu’anglais. C’était notre langue à nous et notre façon d’exclure les parents de la conversation.

Ayant frôlé l’assimilation, tu devrais mieux comprendre les dangers réels qui guettent le français, non ?

À chacun sa manière de réagir. Aujourd’hui, le West Island est beaucoup plus franco qu’à mon époque, malgré ce que les chevaliers de l’Apocalyse essaient de nous faire croire. Moi, je pense qu’il y a moyen de vivre le français sans avoir peur de l’autre.

Vivre le français relax ?

Vivre le français assumé et décomplexé.

Excellent titre. Je le garde !

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.