LES 20 ANS DE NOTRE DAME DE PARIS

L’histoire d’un succès planétaire

Quelque 11 millions de spectateurs. Des arrêts dans une vingtaine de pays. Un succès qui dure depuis deux décennies. Notre Dame de Paris traverse le temps. Vingt ans après sa création, la comédie musicale revient chez nous pour une tournée d’une cinquantaine de spectacles, qui s’amorce aujourd’hui à Québec. Retour sur la petite histoire de cet immense succès avec l’auteur Luc Plamondon, le metteur en scène Gilles Maheu et le chanteur Daniel Lavoie.

UN DOSSIER D’ALAIN DE REPENTIGNY

La genèse

En 1992, Luc Plamondon est en deuil de Michel Berger, le compositeur de Starmania avec qui il avait deux autres projets : un film et un opéra commandé par François Mitterrand pour la nouvelle salle de la Bastille. Pendant plus d’un an, il est incapable d’écrire quoi que ce soit.

Pour s’en sortir, il pense aux comédies musicales « gros bateaux » que montent les Britanniques comme Le fantôme de l’opéra ou Evita. Il consulte son dictionnaire des personnages.

Luc Plamondon : « Je feuillette, mais je ne trouve pas. J’allais arrêter quand, à la lettre Q, je tombe sur Quasimodo. […] Je rachète le roman [Notre-Dame de Paris de Victor Hugo] que j’avais lu pendant ma jeunesse et je mets des titres dans les marges des pages : Dieu que le monde est injusteVivre… Dans la marge d’une autre page, j’ai mis Belle parce que quand [Esmeralda] va lui porter de l’eau, dans le film, [Quasimodo] dit trois fois “belle”. »

Encore faut-il coucher ces mots sur des musiques. Plamondon repense aux airs que lui avait laissés Richard Cocciante dans les années 80 quand ils créaient ensemble des chansons comme Question de feeling et L’amour existe encore.

Luc Plamondon : « Je me souviens d’une musique qui s’appelait Time, “Time ta da da da…” Tout d’un coup, j’ai fait “belle, c’est un mot qu’on dirait inventé pour elle…” Cette phrase-là, c’est aussi fort que la fois où j’avais trouvé Stone. Je savais que j’avais un opéra dans les mains. »

Plamondon et Cocciante se remettent au travail. Pour la mise en scène, Plamondon pense à Gilles Maheu, dont il a vu plusieurs créations avec Carbone 14. Les deux hommes ont fait connaissance au Conseil des arts et des lettres du Québec.

Luc Plamondon : « On a pris l’habitude à chaque conseil d’aller luncher ensemble parce qu’on était les deux plus turbulents. On gueulait sur tout [rire] ! »

Gilles Maheu : « Moi, je viens du théâtre d’avant-garde et le musical ne m’intéressait pas. On m’avait offert des pièces de théâtre au TNM, au Quat’Sous, des galas Juste pour rire, j’ai toujours dit non. Et puis, tout d’un coup, Luc m’a proposé autre chose [rire]. Il m’a d’abord parlé de son autre show Kahnawake, mais c’était juste après la crise d’Oka et ça ne m’intéressait pas parce que ça serait devenu politique. Luc m’a dit : “J’ai autre chose, mais t’aimeras pas ça, c’est un classique : Notre Dame de Paris.” Or, un été, à Lennoxville, j’avais fait une petite chorégraphie sur les personnages de Quasimodo et Esmeralda. [rire] J’ai dit : “Ça m’intéresse”, et c’est comme ça que c’est parti, à la grande surprise de Luc. »

Maheu avait trois heures de chansons sous la main. Pendant un an et demi, il a élagué avec Plamondon et Cocciante pour en arriver à la version qu’on connaît encore 20 ans plus tard.

La distribution

Gilles Maheu constitue son équipe de création et procède, avec Plamondon et Cocciante, aux auditions des chanteurs-acteurs.

Plamondon lui présente Garou, qu’il a découvert au bar Liquor Store de Sherbrooke.

Luc Plamondon : « C’était un coup de foudre énorme, mais il fallait l’amener chez Gilles Maheu. Maheu a dit : “Ben voyons ! Six pieds quatre, maigre ; c’est pas l’image que je me fais de Quasimodo. J’espère qu’il peut bouger.” Maheu s’est recroquevillé comme le bossu et a dit à Garou : “Fais la même chose que moi.” On pleurait. C’était Quasimodo. »

Gilles Maheu : « C’est encore la grande difficulté pour moi : tu prends des chanteurs pop qui font leur show pop, mais qui ne jouent pas de personnages au théâtre. Garou, c’est un intuitif naturel, donc dans le jeu, il l’avait. D’autres ont eu plus de difficulté. »

Plamondon voulait confier le personnage du prêtre Frollo à Claude Dubois, « la plus belle voix du Québec », mais le businessman de Starmania était occupé à écrire sa propre comédie musicale, Gelsomina. Plamondon a pensé à Daniel Lavoie, qu’il avait côtoyé dans Sand et les romantiques.

Daniel Lavoie : « Je me souviens que Luc m’avait appelé chez moi un soir et m’avait dit : “Daniel, as-tu envie de jouer le prêtre ?” J’ai dit quelque chose du genre : “Ma mère a toujours voulu que je devienne prêtre, mais je ne sais pas pourquoi je le deviendrais quand tu me demandes de le devenir.” [rire] C’était pour rire. J’ai surtout demandé qu’il m’envoie la musique parce que je voulais m’embarquer dans quelque chose qui soit le fun. Quand j’ai entendu les musiques, j’ai dit : “Wow ! c’est intéressant.” »

Gilles Maheu : « Je lui ai donné [à Lavoie] l’image du crucifix. Daniel n’est pas quelqu’un qui va bouger, mais il a une voix exceptionnelle. D’ailleurs, aujourd’hui, il a encore une plus belle voix qu’avant. »

La distribution d’origine comprenait également l’Israélienne Noa (Esmeralda), remplacée sur scène par Hélène Ségara, Bruno Pelletier (Gringoire), Julie Zenatti (Fleur-de-Lys), Patrick Fiori (Phœbus) et Luck Mervil (Clopin).

Luc Plamondon : « J’ai dit à Richard [Cocciante] : “Clopin peut être noir. C’est un gitan et les gitans ne sont pas blancs.” Quand on pense à ce qui s’est passé avec SLĀV [qui a suscité la controverse en raison du faible nombre de comédiens noirs embauchés pour personnifier des esclaves]… Richard s’est mis au piano et il l’a fait chanter. Génial ! »

Cette équipe d’origine a été de l’aventure pendant environ deux ans. Par la suite, la distribution francophone a changé à quelques reprises et on y a vu entre autres Sylvain Cossette, Jean-François Breau, Robert Marien, Gino Quilico, Mario Pelchat, Matt Laurent, Mélanie Renaud, France D’Amour, Charles Biddle Jr., Natasha St-Pier, Herbert Léonard, Gardy Fury et Marilou.

La consécration

La partie n’était pas gagnée d’avance pour Notre Dame de Paris. Ne s’attaque pas à un classique de Victor Hugo qui veut.

Daniel Lavoie : « Je ne pensais jamais que ça marcherait. J’avais l’impression que c’était quelque chose de beau, mais hors des modes et qui avait peut-être une chance sur cent de percer. »

Luc Plamondon avait eu la frousse quelques années auparavant quand Disney l’avait convoqué à ses bureaux des Champs-Élysées pour lui proposer de traduire son prochain film d’animation intitulé… Le bossu de Notre-Dame. Si les chansons du film avaient été du même calibre que celles du Roi lion du même Disney, la comédie musicale qu’il était en train d’écrire aurait pu être écrasée par le rouleau compresseur d’Hollywood deux ans avant sa première.

Luc Plamondon : « J’ai freaké ce jour-là, mais quand j’ai entendu la chanson [God Help the Outcasts, interprétée par Bette Midler], je me suis dit : “Ça, c’est pas un hit.” Les chansons étaient vraiment mauvaises. »

En janvier 1998, au MIDEM de Cannes, le public composé de gens de l’industrie a réservé un triomphe aux sept chanteurs de Notre Dame de Paris. Puis, en mai, quand Garou, Bruno Pelletier et Patrick Fiori ont chanté Belle à la télé française, les ventes se sont emballées.

Luc Plamondon : « Du 1er mai au 16 septembre, on a vendu un million de singles et un million d’albums. Le show a explosé ; c’était complet, complet, complet. À Noël, on était à trois millions de singles de Belle et trois millions d’albums. Au Québec, on avait 300 000 billets vendus avant la première. »

Depuis, Notre Dame de Paris n’a pratiquement jamais cessé de tourner de par le monde. En 20 ans, la comédie musicale a été interprétée en plusieurs langues dans une vingtaine de pays devant 11 millions de spectateurs.

Gilles Maheu : « Dans les tournées internationales, Notre Dame de Paris, c’est le seul musical francophone qui [côtoie] Les misérables et tout le monde du musical anglophone. »

Luc Plamondon : « En Italie, on a fait trois millions de spectateurs, en France aussi. On arrive de Russie et on s’en va six mois au Kazakhstan à l’automne. On a été la première comédie musicale à pénétrer en Chine en 2000 et on a un contrat de cinq ans avec la Chine qui veut le faire en français, imagine ! En Corée, ils font cent shows de Notre Dame par année : une année en coréen et l’autre en français. »

Notre Dame de Paris a été présentée à Londres, la Mecque du musical avec Broadway, en 2000. Malgré des critiques dévastatrices – « un gros coup monté par Andrew Lloyd Webber », affirme encore Luc Plamondon ; « un assassinat, presque politique, à mon avis », renchérit Maheu –, elle a tenu l’affiche pendant un an et demi et a attiré 650 000 spectateurs.

Luc Plamondon : « Si on n’avait pas fait Londres, on n’aurait probablement pas gagné l’international. À Londres, le public vient de partout, c’est comme à Broadway, et tous les producteurs du monde viennent voir ce qu’on y présente. »

Notre Dame de Paris retournera à Londres, au Coliseum, en français, pour sept représentations en janvier 2019.

La troupe de 2018

Daniel Lavoie est le seul membre de la troupe d’origine de Notre Dame de Paris à jouer dans la production actuelle.

Daniel Lavoie : « Un jour, [le producteur français] Charles Talar m’a appelé et m’a dit : “Daniel, as-tu envie de reprendre ton rôle ?” J’ai hésité, j’ai pris deux semaines pour y réfléchir, pour me demander si j’avais vraiment envie de refaire ça. J’avais été très malade l’année précédente, au point de ne pas savoir si j’allais m’en sortir, et Notre Dame a été pour moi une bouée de sauvetage. Et puis j’avais envie de voir où était rendu mon personnage après toutes ces années-là.

Je l’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir, beaucoup plus que la dernière fois. J’y allais aussi un peu de reculons parce que je ne savais pas avec qui j’allais jouer. Mais quand j’ai rencontré la nouvelle troupe, j’ai été agréablement surpris : ils vont dans les coins et ils sortent avec la puck tous les soirs. Ils ont en tête d’être aussi bons que la première troupe. »

Lavoie s’est même découvert une connivence avec Richard Charest, qui y incarne Gringoire après avoir longtemps joué Phœbus.

Daniel Lavoie : « J’ai eu tellement de plaisir à travailler avec lui pendant cette année qu’on a écrit une comédie musicale ensemble. On est rendus dans le peaufinage et on va commencer à rencontrer des producteurs. »

Luc Plamondon : « On a ouvert la porte, on n’a pas pris que des francophones. Notre Quasimodo [Angelo Del Vecchio] est un Italien et la petite Hiba [Tawaji, qui joue Esmeralda] est libanaise. On va avoir quatre chanteurs québécois : Valérie Carpentier [qui jouera le rôle de Fleur-de-Lys au Québec], Martin Giroux [Phœbus], Daniel Lavoie [Frollo] et Richard Charest [Gringoire]. »

Le chanteur français Jay [Clopin] complète la distribution.

Gilles Maheu : « Ce casting-là est pour moi, depuis le premier, le meilleur que j’ai vu en 20 ans avec celui d’Italie, la première fois qu’on a joué en italien. »

Notre Dame et Starmania

À l’époque de la création de Notre Dame de Paris, Luc Plamondon a dit que le succès de Starmania avait été « tellement gigantesque » que ça l’avait étonné qu’il refasse « un spectacle de cette dimension, même avec un sujet aussi universel et aussi moderne que Notre Dame de Paris ».

Luc Plamondon : « Starmania règne toujours plus haut parce que la force des chansons de Starmania est incroyable. Il y en a une dizaine qui sont des tubes. Partout, tout le monde chante ces chansons-là. On pourrait s’en écœurer, mais les gens ne s’en écœurent pas [rire]. Quand [Jean-Jacques] Goldman est venu voir Notre Dame, il m’a dit : “J’ai toujours voulu faire une comédie musicale, et toi, tu en as fait deux. Tu es en train de te taper un succès aussi grand que Starmania.” »

Contrairement à Starmania, Notre Dame de Paris a toujours eu le même metteur en scène depuis sa création, Gilles Maheu, malgré les nombreux changements de distribution. Dans la production actuelle, on n’a retouché que les costumes et le décor.

Luc Plamondon : « On a frappé juste avec la mise en scène, avec la chorégraphie, avec les chanteurs. On dit toujours qu’on suit les traces des Misérables et du Fantôme de l’opéra. Quand quelque chose fonctionne, pourquoi changer ? On le vend dans le monde et ils veulent l’avoir comme ça. »

En effet, alors que Starmania a surtout voyagé dans la francophonie, à l’exception notable de la Russie, Notre Dame de Paris a fait le tour du monde.

Luc Plamondon : « On va fêter les 40 ans de Starmania l’année prochaine avec une nouvelle production somptueuse qui devrait partir à travers le monde, parce que tous les producteurs qui ont présenté Notre Dame m’ont demandé ce que j’avais fait d’autre et je leur ai dit Starmania. »

Gilles Maheu a-t-il eu envie de proposer ses services à Luc Plamondon pour signer la nouvelle mouture de Starmania ?

Le metteur en scène éclate de rire : « On s’est vus hier [Plamondon et lui], mais je ne te donnerai pas le scoop ! Je ne suis pas fermé à l’idée, mais c’est sûr que c’est un défi. Il y a des chansons extraordinaires [dans Starmania]. »

Notre Dame de Paris en tournée 

Grand Théâtre de Québec, du 11 au 26 août

Amphithéâtre Cogeco, Trois-Rivières, du 29 août au 1er septembre

Théâtre St-Denis 1, Montréal, du 5 au 30 septembre

Salle Maurice-O’Bready, Sherbrooke du 11 au 13 octobre

Centre national des arts, Ottawa, du 17 au 20 octobre

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