COUPE DU MONDE DE SOCCER

Le chemin périlleux de la qualification

Lorsque le Canada se qualifie pour la Coupe du monde de 1986 – son unique participation –, le mode de qualification n’a pas grand chose à voir avec celui d’aujourd’hui. « Le format des qualifications est plus difficile aujourd’hui dans la zone CONCACAF, avec quatre tours à passer pour nous », souligne Victor Montagliani, président de l’Association canadienne de soccer. Le Canada remporte le tournoi qualificatif pour la Coupe du monde en 1985. « On participait au tournoi final de notre zone, précise Georges Schwartz, vice-président de la Fédération canadienne de 1972 à 1983. Le Canada était une puissance et n’était donc pas tenu de prendre part aux phases préliminaires. » Le pays profite alors de l’absence du Mexique (qualifié pour le Mondial en tant que pays organisateur) et de la faiblesse de l’équipe des États-Unis. « Il y avait moins d’embuches et moins de joueurs de qualité dans les pays latino-américains », se souvient Francis Millien.

Des tiraillements internes ?

Le parcours du Canada lors des éliminatoires de la Coupe du monde 2018 a mis en exergue ses faiblesses offensives et, du même coup, une gestion critiquable des hommes, si l’on en croit Ali Gerba, l’un des meilleurs buteurs de l’histoire de l’équipe canadienne : « Qui est le meilleur buteur canadien actuellement ? Olivier Occéan. Il n’a pas joué. Les intérêts personnels passent avant les intérêts collectifs. C’est le meilleur attaquant et l’équipe manque d’efficacité offensive… On doit amener les meilleurs éléments. » Patrice Bernier abonde dans le même sens : « Au Canada, quand on a des têtes fortes, on ne regarde pas l’aspect sportif avant tout. Des fois, tu peux recadrer quelqu’un. On manque de buteurs et les joueurs qui marquent, on ne les utilise pas. […] Il arrive parfois qu’un joueur n’aime pas la façon dont l’ACS ou l’équipe canadienne fonctionne, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas l’utiliser. »

Plus ardu pour les hommes

Comparer les performances de l’équipe nationale féminine avec celles de l’équipe masculine est un exercice périlleux. Pour une raison fort simple : l’état des forces en présence sur l’échiquier mondial n’est pas du tout le même. Le football féminin est actuellement en plein essor en Europe alors qu’en Amérique du Nord, il a contribué à l’émergence de ce sport grâce à la génération des « soccer moms » dès les années 90. « Au Canada, on est peut-être l’un des seuls pays au monde où les filles sont mieux soutenues par des programmes gouvernementaux, ajoute Francis Millien, ancien administrateur à l’Association canadienne de soccer [ACS]. Ça nous permet de nous maintenir à un certain niveau. Il y a plus de camps d’entraînement, plus de participations à des tournois. Les filles sont aussi un peu plus libres que les hommes, elles n’ont pas autant de matchs de haut niveau avec leur club. Si on avait les mêmes avantages, cela aiderait un peu plus le soccer masculin. »

Pas de championnat national

Peu de temps avant son éviction du poste de sélectionneur national, Benito Floro avait souligné que l’absence d’un championnat professionnel canadien ne pouvait que nuire à la progression de l’équipe nationale. Le fossé est en effet énorme entre les trois équipes canadiennes de la MLS et leurs Académies. Il n’y a aucun championnat intermédiaire ou réseau de compétitions qui permettrait une progression des jeunes joueurs. « Il faut des échelons, première, deuxième et troisième division, qui permettent à tous les joueurs de jouer à un certain niveau », estime Patrice Bernier, de l’Impact. « Il faut que des Canadiens jouent dans un championnat qui nous est propre. Pour qu’il y ait plus de joueurs et donc plus de qualité. On a des ligues américaines qui viennent s’installer chez nous », fait remarquer le jeune gardien de l’Impact Maxime Crépeau. Les équipes des Académies jouent en USL, et seules deux équipes canadiennes jouent en NASL. Le nœud du problème : il n’est pas facile de fédérer toutes les provinces dans un pays dont la géographie engendre de grosses dépenses de déplacement.

Manque de professionnalisme

Ali Gerba en sourit. Celui qui a disputé une trentaine de matchs sous le maillot canadien de 2005 à 2011 se souvient du manque de professionnalisme qui a parfois caractérisé l’équipe nationale. Victor Montagliani en convient. C’est une des raisons de l’absence du Canada sur l’échiquier international. « Le problème ne vient pas seulement des quatre dernières années, le problème date de 30 ans. L’investissement dans le programme, la manière dont s’organisait la fédération, ce n’était pas de calibre international, reconnaît le président de l’Association canadienne de soccer. Ces quatre, cinq dernières années, on voit que la fédération marche très bien. Elle est actuellement dans une bonne position pour améliorer ça, spécialement au niveau mondial, qui très compétitif. La Coupe du monde, c’est très difficile. Je pense qu’avec les jeunes joueurs, si on marche dans le même chemin, dans quatre ou huit ans, la Coupe du monde ne sera pas seulement un rêve. »

Un complexe d’infériorité ?

Vu de l’extérieur, c’est une explication qui frappe l’observateur. Le Canada pâtirait d’un manque d’identité qui se traduit sur les terrains de soccer et dans les bureaux administratifs par une absence de prise de conscience « que c’est important, une équipe nationale ». « Il faut vouloir représenter son pays », résume Ali Gerba, qui n’a que trop rarement senti une volonté commune de s’investir pour l’équipe nationale canadienne de soccer. Pour Patrice Bernier, cette longue disette de 30 ans trouve également une explication dans l’état d’esprit. « Pour la Coupe du monde 2006, on avait un complexe d’infériorité, se souvient le joueur de l’Impact. Je crois que le complexe est toujours là. Les autres nations ont une volonté de gagner, surtout chez elles. Chaque fois qu’on va quelque part, on est déjà un peu perdants. »

L’obstacle de la MLS

C’est un peu le débat de l’heure : fait-on suffisamment de place aux joueurs canadiens dans la MLS ? Les personnes interrogées sont unanimes : la réponse est non. Et le football canadien en fait les frais. En considérant les joueurs de soccer canadiens comme des étrangers aux États-Unis, au même titre que les joueurs latino-américains, les clubs américains protègent leur système de formation des jeunes joueurs et leur bassin de joueurs actifs. Dans la MLS cette saison, il y a à peine plus de joueurs canadiens (28) que de joueurs argentins (24). L’équipe canadienne ne progressera pas « tant que l’on n’aura pas l’occasion de donner à nos joueurs canadiens le maximum de chances de jouer au plus haut niveau », estime Francis Millien.

Comment expliquer 30 ans d’insuccès canadien ?

Cela fait 30 ans que le Canada n’a pas participé à la Coupe du monde de soccer. Et ce n’est pas demain la veille que cela va changer, avec la récente élimination des qualifications pour l’édition 2018. Alors que l’équipe féminine a encore brillé aux Jeux olympiques, pourquoi les hommes sont-ils incapables d’y arriver ? 

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