Chronique

Nos enfants après nous

Fiston a eu 15 ans. Nous avons mangé au resto du coin où l’on se réfugie souvent, le vendredi, quand papa n’a pas envie de faire la cuisine. Même si c’était lundi. Pour son anniversaire, Fiston a mangé des macaronis au fromage, le plat fétiche de mon adolescence.

Je ne me souviens pas dans le menu détail de mes 8 ans ou de mes 10 ans. Ma mémoire de ces années est floue. Les formes qu’elles évoquent n’ont pas de contours. De mes 15 ans, en revanche, j’ai retenu des images nettes, de lieux significatifs, de moments forts, de rencontres marquantes.

Je me souviens très bien du jeune homme que j’étais à 15 ans. Des sensations, des sentiments et des doutes qui m’habitaient. Comme si c’était hier. Il suffit que j’entende par hasard à la radio une chanson que j’écoutais à l’époque pour que tout rejaillisse, que je sois submergé de nostalgie et que je m’y replonge à l’envi.

Vient un moment, il me semble, où l’on ne perçoit plus le temps de la même façon. Il n’a plus la même emprise. Le dixième d’une vie que représente une année à 10 ans n’a plus la même durée relative à 45 ans. Les années s’emballent. Tout va plus vite.

Quand on me parle d’il y a 15 ans, je pense spontanément aux années 90, pas aux années 2000. Quand on me dit « les années 20 », je pense au siècle dernier, pas à l’année prochaine.

J’avais 15 ans il y a déjà 30 ans. Mais je me souviens de mes envies, de mes peurs, de mes craintes de l’époque. Et je trouve particulier d’imaginer que Fiston partage certaines de celles-ci aujourd’hui. C’était plus abstrait quand il avait 10 ans. Moins maintenant.

J’ai lu pendant les Fêtes Leurs enfants après eux (Actes Sud), roman du Français Nicolas Mathieu qui a remporté le prestigieux prix Goncourt. L’auteur, qui a 40 ans, raconte en quatre temps l’histoire de jeunes adolescents qui, dans les années 90, ont grandi dans une petite ville ouvrière de l’est de la France. L’ennui et les ennuis, les fêtes et les lendemains de cuites, la découverte de la dope et du sexe, sur fond de Nirvana et de Coupe du monde de soccer. Des gilets jaunes en devenir, génération No Future promise à bien peu de choses dans cette région industrielle sans industrie, où les enfants de riches se mêlent très peu aux enfants de pauvres, où améliorer sa situation reste un défi de taille et où joindre les deux bouts est un défi quotidien.

C’est la France, la langue est franco-française (« le shit, la beuh, le bahut »), mais le récit initiatique est on ne peut plus universel. Ces adolescents plus ou moins paumés pourraient vivre dans le New Hampshire, dans les Pouilles ou au Saguenay, avec la déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen. Le spleen adolescent est le même, l’envie d’explorer – la vie ainsi que ses limites – aussi.

Aujourd’hui comme hier ? C’est la question que je me posais, le week-end dernier, en faisant mon jogging du dimanche avec deux amis, la mi-quarantaine comme moi. L’un d’entre eux avait accepté que son fils de 15 ans aille dormir, avec un ami, chez deux filles du même âge. Au sous-sol. Sous supervision parentale, a-t-il tenu à préciser.

J’ai aussitôt pensé au roman de Nicolas Mathieu. À ses principaux protagonistes : deux jeunes cousins délinquants et deux adolescentes, filles de notables, pas insensibles au charme des « bad boys ». Les préoccupations de ces personnages, de 14 à 20 ans, restent essentiellement les mêmes : la dope, le sexe et éventuellement, pour les plus privilégiées, les études supérieures en ville.

La discussion entre joggeurs papas d’ados a rapidement porté sur notre degré de lucidité, de naïveté ou de paranoïa vis-à-vis de l’innocence du comportement de nos enfants.

On connaît nos adolescents. Ou du moins, on croit les connaître. Sont-ils si différents de leurs parents, de nous, au même âge ?

J’ai voulu rassurer mon ami, que nous taquinions avec force ironie sur la confiance aveugle et insouciante qu’il affiche à l’égard de son fils. Assez pour que s’immisce insidieusement le doute ? Des études scientifiques le démontrent : l’adolescence n’est plus ce qu’elle était. C’est-à-dire qu’elle est décalée, voire prolongée. L’adolescence commence toujours autour de 10 ans, mais plutôt que de prendre fin vers l’âge de 18 ans, elle dure généralement, désormais, jusqu’à 24 ans.

Il est temps de revoir notre définition du « Tanguy », estiment des chercheurs australiens qui ont publié le résultat de leurs recherches dans la revue scientifique The Lancet, l’an dernier. Malgré une puberté qui s’avère plus précoce dans la majorité des sociétés, le développement physique et psychologique des adolescents semble avoir été modifié par des causes tant biologiques que sociétales, selon ces spécialistes. Si bien que l’entrée dans « l’âge adulte » serait aujourd’hui retardée de cinq bonnes années.

En 2014, trois ans après la fin de leurs études, près de 50 % des jeunes Américains vivaient toujours chez leurs parents, notamment pour des raisons économiques. Aussi, les jeunes couples font vie commune et deviennent parents plus tard que les générations précédentes. La popularité des réseaux sociaux et les relations virtuelles en tous genres ont sans doute des incidences sur les amitiés et les rapports amoureux qu’entretiennent les adolescents.

Avoir 15 ans aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait comme avoir 15 ans hier.

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