Danser Beethoven

« Le plus beau métier du monde »

La prochaine création des Grands Ballets canadiens de Montréal, le programme double Danser Beethoven, sera présentée dès mercredi prochain. Pour l’occasion, La Presse s’est entretenue avec deux solistes de la compagnie, Maude Sabourin et Raphaël Bouchard, qui ont développé depuis près de 18 ans à travailler ensemble une précieuse complicité, afin de discuter de leur profession, de ses défis et de l’amour qu’ils portent à leur art.

Le métier de danseur, par définition, comporte beaucoup d’instabilité ; les interprètes voguent d’une compagnie à l’autre, changent de partenaires, doivent composer avec différents chorégraphes, en plus d’être constamment partis en tournée.

À travers ce tourbillon, Maude Sabourin et Raphaël Bouchard ont eu la chance, au cours de leur prolifique carrière, de pouvoir compter l’un sur l’autre. Les deux danseurs se sont rencontrés pour la première fois… pendant Casse-Noisette, il y a de cela 18 ans. « Je faisais un rat ! », lance Raphaël. « Et moi, le triangle oriental », renchérit Maude.

Les deux danseurs ont ensuite fait leur formation à l’École supérieure de ballet de Québec. Ils ont aussi fait partie de la défunte compagnie Jeune ballet du Québec. Puis, Raphaël s’est envolé vers l’Europe, où il s’est vu offrir un contrat aux Ballets de Monte-Carlo, à Monaco.

Inspirée par la réussite de son ami, Maude s’est elle aussi rendue en Europe afin de tâter le terrain. « Je suis allée voir Raphaël, et j’ai fait une classe avec la compagnie, qui s’est un peu transformée en audition. Finalement, ils m’ont aussi offert un contrat ! », raconte-t-elle.

Aucun des deux n’avait terminé sa formation professionnelle, d’ailleurs, mais le but, lorsqu’on veut consacrer sa vie à la danse, est de se faire engager au sein d’une grande compagnie internationale. Ce que les deux danseurs ont eu la chance de faire, ensemble, en terre étrangère, durant 10 ans.

Dix années où ils ont développé leur art et appris à en maîtriser chaque détail, mais aussi une décennie à danser ensemble, à apprendre à se connaître en tout point, en travaillant sous l’égide de Jean-Christophe Maillot, le chorégraphe et directeur des Ballets de Monte-Carlo, un artiste qui les a beaucoup marqués et inspirés, disent-ils.

« Ç’a été une super bonne école pour nous. Au début, on a beaucoup ramé, c’était difficile et ça nous a beaucoup appris. C’est pour ça qu’on s’entend aussi bien dans le studio aujourd’hui », remarque Raphaël.

« On a travaillé avec le même chorégraphe pendant 10 ans, on a la même approche et la même éthique de travail. On a les mêmes intuitions, les mêmes observations. »

— Maude Sabourin

« Lorsqu’on regarde un chorégraphe travailler, on capte tout de suite la même chose. C’est comme deux cerveaux en un ! »

Retour au bercail

Après une décennie sur le sol européen, l’envie de rentrer à la maison s’est fait sentir, ce que Raphaël a fait. Maude l’a suivi, trois ans plus tard. Les deux interprètes se sont de nouveau retrouvés, cette fois au sein de la troupe des Grands ballets canadiens de Montréal, où ils sont tous deux solistes.

Pourquoi rentrer ? « Le Québec nous manquait, la famille. Souvent, les gens croient que c’est génial comme vie parce qu’on voyage et tout. C’est vrai que ce l’est. Mais c’est du travail, des responsabilités, on vit dans sa valise, c’est dodo-théâtre-hôtel-dodo. Et puis, ça peut sembler banal, mais on ne peut pas aller aux pommes avec sa famille, aller souper le dimanche ou même la visiter à Noël parce qu’on est en tournée… », remarque Raphaël.

Programme double, Danser Beethoven, s’ouvre avec la célèbre Symphonie no5 du compositeur, dont on souligne le 250e anniversaire de naissance cette année. Cette nouvelle création, plus conceptuelle que narrative, est signée par l’Américain Garret Smith ; les deux interprètes y sont des figures centrales.

« Raphaël représente la liberté d’expression et il invite les gens à sortir des moules pour être eux-mêmes et moi, je suis la première à lui faire complètement confiance, à épouser sa vision », détaille Maude.

Nombreux portés complexes et une approche du mouvement qui voyage entre le classique, le néo-classique et le moderne marquent la chorégraphie, portée par la musique grandiose de Beethoven. Leur complicité les y sert bien, pas de doute. « Ça peut prendre du temps, créer une connexion avec un partenaire que tu ne connais pas. Je sais que si je danse avec Raphaël, ça va marcher, peu importe le style. Car au bout du compte, c’est cette connexion qui crée l’intensité et qui se transmet au public », croit la ballerine.

« Sur scène, si je croise les yeux de Raphaël, hop, tout va bien ! On est dans notre bulle, et rien ne peut nous arriver. »

— Maude Sabourin

Est-ce difficile, d’ailleurs, de toujours s’adapter à une nouvelle vision, un nouveau chorégraphe ? « Il faut avoir une ouverture d’esprit, être capable d’absorber la vision de quelqu’un et de se mettre soi de côté, un peu, mais sans perdre non plus son individualité. Car si le chorégraphe te choisit pour un solo, un pas de deux, c’est qu’il a vu quelque chose en toi », analyse Maude.

Pas toujours facile, non, d’être danseur. Mais ce métier, ni Maude ni Raphaël ne l’échangerait pour rien au monde. « C’est le plus beau métier du monde ! lance Maude. Il n’y a rien qui peut accoter ça. Quand tu arrives sur scène… » « Tu es quelqu’un d’autre, complète Raphaël. Tu oublies tout ce qu’il y a autour de toi, et tu vis l’instant présent au maximum. Tu sais que 3000 personnes te regardent, mais tu as l’impression d’être seul au monde. »

Danser Beethoven, Symphonie no 5 par Garret Smith et Symphonie no 7 par Uwe Scholz, du 19 au 23 février, à la salle Wilfrid-Pelletier

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