Secteur aéronautique

Bombardier modèle réduit

Bombardier s’est défaite hier d’environ 5000 employés, dont la moitié au Québec, de son programme d’avions Q400, de ses services de formation de pilotes pour les avions d’affaires… et du quart de sa valeur boursière. Qu’est-ce qui attend l’entreprise et les employés licenciés ?

Secteur aéronautique

La fin d’une  époque

Les jours de Bombardier en tant que constructeur d’avions commerciaux sont possiblement comptés. Après avoir cédé la C Series à Airbus, la multinationale québécoise a annoncé hier la vente du programme Q400, et l’avenir de sa troisième et dernière gamme, les avions régionaux CRJ, semble lui aussi passer par une vente.

Bombardier a profité du dévoilement des résultats de son troisième trimestre, hier, pour annoncer la vente du programme d’avions turbopropulsés Q400, ainsi que des actifs liés, à la canadienne Longview Aviation Capital. Celle-ci était déjà propriétaire de Viking Air, qui fabrique entre autres les petits avions Twin Otter et les avions de lutte contre les incendies, qu’elle avait aussi acquis de Bombardier, en 2016.

L’avenir du programme Q400 était devenu très incertain, il y a six mois, quand Bombardier avait annoncé la vente de ses installations de Toronto, où les appareils étaient fabriqués tout comme les avions d’affaires Global. Dès lors, on avait annoncé la construction d’une usine pour les Global, sans préciser ce qu’il adviendrait des Q400.

La vente s’effectuera à un prix d’environ 300 millions US.

Bombardier a aussi annoncé hier la cession de ses activités de formation de pilotes et de techniciens pour ses avions d’affaires à une autre multinationale montréalaise, CAE, pour 645 millions US. CAE versera aussi 155 millions US pour s’acquitter à l’avance des royautés liées à ses simulateurs.

Au total, après déductions liées aux frais de clôture et aux ajustements, Bombardier estime que ces trois transactions ajouteront 900 millions de dollars dans ses coffres.

Battu par ATR

Pour le professeur Mehran Ebrahimi, de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, le Q400 était condamné face à la concurrence étrangère, particulièrement celle provenant d’ATR, qui accapare environ 80 % du marché des avions turbopropulsés.

« Le Q400 vole plus vite et plus haut, il est globalement plus performant que l’ATR, mais il coûte aussi beaucoup plus cher. On a développé une Cadillac et on l’a vendue au prix d’une Cadillac dans un marché qui voulait des Toyota Corolla. »

Le CRJ à vendre ?

L’annonce d’hier laisse aussi plus que jamais planer le doute sur l’avenir du dernier programme d’avions commerciaux restant chez Bombardier, l’avion régional CRJ, qui emploie environ 1000 personnes, essentiellement à Mirabel.

Dans son communiqué, hier, Bombardier explique que la décision de vendre le Q400 a été prise « conformément à sa stratégie de se concentrer sur les occasions de croissance de Transport, Avions d’affaires et Aérostructures », ce qui exclut les CRJ.

Directement interrogé par un analyste lors d’une conférence téléphonique en matinée, le président et chef de la direction, Alain Bellemare, n’a pas fermé la porte à l’« option stratégique » que pourrait représenter une vente.

« Notre attention présentement quant au CRJ va à réduire les coûts et à vendre des avions. Nous perdons de l’argent présentement avec le CRJ. Nous travaillons avec les fournisseurs, mais nous devons voir plus de mouvement de leur part pour réduire les coûts. […] En termes d’options stratégiques, c’est quelque chose qui est toujours sur la table. Et honnêtement, je ne voudrais pas en dire davantage à ce sujet ce matin. »

Là encore, le CRJ se bute à une concurrence internationale qui sera difficile à déloger, selon M. Ibrahimi.

« Il va falloir investir des millions, voire des milliards, pour en développer une nouvelle version, pour arriver dans un marché où il y aura bientôt le MRJ de Mitsubishi et le C919 de la Chine, en plus de la gamme E2 d’Embraer. Ils ne seront pas gagnants. »

Bombardier

La classe politique réagit

François Legault, premier ministre du Québec

« J’ai parlé avec le président de Bombardier, j’ai parlé avec le président du syndicat de Bombardier. C’est une journée triste. Je les ai assurés tous les deux qu’on va tout faire ce qui est dans notre possible, d’abord pour minimiser le nombre de pertes d’emplois, mais aussi aider à replacer les gens qui seront touchés dans l’industrie. Il y a beaucoup d’entreprises actuellement qui sont à la recherche de personnel qualifié dans le secteur aéronautique. On peut penser qu’une partie des employés qui éventuellement perdront leur emploi chez Bombardier, on va pouvoir les replacer dans d’autres entreprises du secteur. »

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

« Nos pensées vont aux travailleurs, aux familles et aux communautés touchés par l’annonce de ce matin. Nous sommes toujours préoccupés lorsqu’on parle d’éventuelles pertes d’emplois. Notre gouvernement s’engage à assurer la viabilité et le succès à long terme du secteur canadien de l’aérospatiale. Nous travaillerons avec notre industrie aérospatiale pour améliorer l’accès aux marchés mondiaux et aux chaînes d’approvisionnement de l’une des industries les plus innovatrices et les plus axées sur l’exportation au pays. »

Dominique Anglade,  porte-parole du Parti libéral du Québec en matière d’économie

« Ces 2500 emplois, ce sont 2500 familles qui sont touchées par ça et qui apprennent ça aujourd’hui. Donc, il y a un degré d’incertitude important. Et la première responsabilité d’un gouvernement, c’est d’être aux côtés des travailleurs et de voir de quelle manière il va les accompagner. [...] Il y a des réalités d’affaires auxquelles [Bombardier fait] face. Ça, on le conçoit. Mais encore une fois, c’est le gouvernement qui doit s’asseoir avec l’entreprise pour trouver des solutions. »

Pascal Bérubé,  chef intérimaire du Parti québécois

« C’est une catastrophe pour l’emploi au Québec. Les dirigeants de l’entreprise doivent renoncer aux avantages reçus. Quant au ministre de l’Économie, qui disait [mercredi] que la vente de la C Series était une bonne idée, je préfère que ce soit le premier ministre qui s’implique. »

Gabriel Nadeau-Dubois,  co-porte-parole de Québec solidaire

« Des soi-disant fleurons de Québec inc. viennent faire du chantage devant les gouvernements, on leur donne de l’argent, on demande peu ou pas de garanties, et après on s’étonne qu’on se soit fait avoir ! La direction de Bombardier, ça ne les dérange pas de s’en mettre plein les poches en s’abreuvant avec des fonds publics pendant que, de l’autre main, ils mettent à pied des milliers de Québécois et Québécoises, à la veille de Noël en plus. »

Bombardier, d’hier à aujourd’hui 

Depuis 20 ans, l’entreprise s’est délestée de plusieurs activités, pour se concentrer sur les avions et les trains. — Martin Vallières, La Presse

En 2000 

Principales divisions : 

Aéronautique (avions régionaux, jets d’affaires, avions amphibies) 

Produits récréatifs (motoneiges, motomarines, VTT, bateaux et moteurs hors-bord, chenillettes d’entretien)

Transport (trains, tramways et métros pour passagers) 

Capital (financement et crédit-bail aux clients)

Chiffre d’affaires : 

16,1 milliards CAN

Effectif : 

57 914 employés dans 12 pays de production

Actif : 

20,4 milliards CAN

En 2015 

Principales divisions : 

Aéronautique (avions régionaux [Q400, CRJ] et moyen-courrier C Series, jets d’affaires)

Transport (trains, tramways et métros pour passagers)

Chiffre d’affaires : 

18,17 milliards US

Effectif : 

70 900 employés dans 28 pays de production

Actif : 

22,9 milliards US

En 2018 (après l’annonce d’hier)

Principales divisions : 

Aéronautique (jets d’affaires, jets régionaux CRJ)

Transport (trains, tramways et métros pour passagers)

Chiffre d’affaires : 

environ 18 milliards US

Effectif : 

environ 63 000 employés dans une vingtaine de pays 

Actif : 

environ 22 milliards US

Sources : documents financiers et énoncés d’affaires de Bombardier

Secteur aéronautique 

Sauvés par la pénurie de main-d’œuvre ? 

L’abolition de 5000 postes chez Bombardier, dont 2500 au Québec, envoie le message que le milieu aéronautique en arrache. Or, l’annonce d’hier est peut-être une bonne nouvelle pour l’industrie québécoise de l’aérospatiale. 

La multinationale québécoise, qui compte environ 15 000 employés au Québec, n’a pas précisé, hier, comment serait répartie la suppression de 2500 postes prévue dans la province au cours des 12 prochains mois. Tout au plus a-t-on indiqué qu’à l’échelle mondiale, environ 75 % devraient concerner le secteur aéronautique.

Un groupe d’environ 1700 employés membres du groupe d’ingénierie en développement de produits aéronautiques, qui vient d’achever la conception et la certification de l’A220 (ex-C Series) et de l’avion d’affaires Global 7500, semble aussi particulièrement ciblé. Certains seront réaffectés aux avions d’affaires, mais il y aura des départs, a convenu Bombardier.

Employés recherchés

Or, des centaines d’employés touchés pourraient rapidement retrouver du travail. « Les employeurs de cette industrie sont tous à la recherche de main-d’œuvre, explique David Chartrand, coordonnateur du Syndicat des machinistes pour le Québec. Même Bombardier, sur certains de ses programmes, est en période d’embauche. Airbus aussi. Ça ne rentre pas assez vite pour eux. »

Le constat est similaire du côté de la grappe aérospatiale Aéro Montréal, qui indique qu’il faudra pourvoir 30 000 postes dans le domaine d’ici 10 ans. « Pour les employés de Bombardier, ce n’est pas une bonne nouvelle, indique Suzanne Benoît, PDG d’Aéro Montréal. Mais c’est positif pour l’écosystème aérospatial du Québec. Les PME n’arrivent pas à trouver des travailleurs. Une telle décision de Bombardier va nous permettre d’absorber ces gens-là. Le secteur roule à plein régime. On doit fabriquer plus vite et moins cher. Bref, être plus concurrentiel. Donc, pour y arriver, il faut de la main-d’œuvre. »

Un secteur d’avenir

Parallèlement, le milieu se bat contre une perception erronée, soit qu’on ne fait qu’y supprimer des emplois. Quand vient le moment pour quelqu’un de choisir un champ d’études, comment le convaincre d’opter pour l’aéronautique ?

« C’est extrêmement frustrant. Toutes les fois qu’il y a une annonce comme celle de Bombardier, les gens tiennent pour acquis que l’industrie en général va mal, et on se retrouve avec de la difficulté à recruter dans nos écoles. Alors que c’est le contraire. Je n’aurais aucun problème à envoyer mon fils là-dedans. » — David Chartrand

On le sent dans des établissements tels que l’École nationale d’aérotechnique, qui n’arrivent pas à chauffer tous leurs bancs. « Le timing n’est pas vraiment bon pour nous », juge Suzanne Benoît.

Aéro Montréal compte ainsi faire contrepoids à la nouvelle de Bombardier en misant encore plus sur sa campagne Ose l’aéro lancée en octobre, qui fait la promotion d’une carrière en aérospatiale. « Nous avons investi plusieurs centaines de milliers de dollars en pub, notamment dans les abribus et sur panneaux géants, dit Suzanne Benoît. Il faut défaire cette perception que ce milieu est sans avenir. Il y aura beaucoup d’autres initiatives au cours des prochaines semaines. »

En mettant de l’avant un milieu aux bras grand ouverts, la grappe souhaite par ailleurs éviter que des travailleurs, comme des machinistes, offrent leurs services dans d’autres secteurs. À ce titre, Aéro Montréal invite à consulter son site aeroportail.ca pour voir ce qui s’offre aux employés touchés par les compressions de Bombardier. « Le Québec est très fort en termes de connaissance en aérospatiale, explique Suzanne Benoît. On fait des avions depuis 100 ans. On ne veut pas perdre ça. »

— Avec Jean-François Codère, La Presse

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