L’avis du nutrionniste

Le lait : ni ange ni démon

Le lait est-il vraiment bon pour la santé ou est-il plutôt nocif ? C’est probablement la question qui m’a été le plus souvent posée dans ma courte carrière de nutritionniste.

En effet, le lait soulève les passions et suscite des discussions souvent très divisées. D’un côté, on dit qu’il faut absolument en boire pour être en santé et de l’autre, qu’une seule goutte suffit pour causer tout un tas de maladies. La vraie réponse se trouve plutôt entre ces deux pôles. Une chose est sûre : on trouve de mauvais arguments pour appuyer l’un ou l’autre.

Mauvais argument no 1 : « L’être humain est le seul mammifère à boire du lait à l’âge adulte »

Premièrement, il s’agit d’un mauvais argument, parce qu’il y a beaucoup de choses qui nous distinguent des autres mammifères. L’être humain est aussi le seul à porter des vêtements, à utiliser des cellulaires, à pratiquer l’agriculture et à cuire ses aliments…

Bref, boire du lait à l’âge adulte est loin d’être notre seul signe distinctif dans le règne animal. En plus, cette spécificité a probablement été bénéfique pour notre survie.

Pour l’illustrer, il faut comprendre l’histoire de la consommation du lait, qui date de plusieurs milliers d’années.

Cette boisson contient naturellement un sucre appelé lactose. Pour le digérer, nous avons besoin de la lactase, une enzyme qui permet de consommer sans problème le lait maternel. Lorsque nous sommes jeunes, nous disposons de cet outil microscopique. Cependant, en vieillissant, notre corps en sécrète moins et peut même arrêter sa synthèse. On devient alors intolérant au lactose, ce qui fait qu’on souffre de symptômes digestifs, comme des gaz, de la diarrhée, des ballonnements et de la douleur si on consomme du lait. Ainsi, comme pour les autres mammifères, le lait a longtemps été réservé uniquement aux nourrissons. Mais, il y a quelques milliers d’années, un mutant est apparu en Europe centrale et a changé la donne.

La vraie vie est souvent plus plate que dans les films, donc inutile de vous imaginer un scénario digne des X-Men. Le mutant en question ne pouvait pas changer de forme ni lire dans les pensées. Non… L’hypothèse est plutôt que sa caractéristique particulière était de produire la lactase à l’âge adulte. Il pouvait ainsi boire du lait sans présenter de problèmes digestifs. Il a donc pu accéder à un nouvel aliment nutritif, tout comme ses descendants. Cette mutation s’est probablement avérée un avantage concurrentiel du point de vue de l’évolution, puisqu’elle est désormais très fréquente chez les personnes d’ascendance européenne.

Mauvais argument no 2 : « Le lait est essentiel à la santé »

S’il y a une constante en nutrition, c’est qu’il faut manger le plus diversifié possible. Les aliments miracles n’existent pas. Ce n’est pas scientifique de dire qu’il faut ABSOLUMENT manger un aliment pour être en santé, et le lait n’y fait pas exception.

Oui, le lait est un aliment nutritif. Il n’y a aucun doute à cet égard. Mais, lorsqu’on met un aliment sur un piédestal, on en vient à croire que peu importe la forme sous laquelle on le consomme, on obtiendra des bénéfices. J’ai entendu des professionnels de la santé qui vantaient les mérites du lait au chocolat, car son goût sucré favorisait la consommation de « précieux nutriments » comme le calcium et la vitamine D.

Or, tel que l’écrit Benoît Lamarche, chercheur en nutrition, dans le livre L’ADN de l’alimentation québécoise, qu’il a coécrit avec le chef Jean Soulard : «  […] le lait serait un aliment neutre du point de vue du risque cardiovasculaire ou de diabète, n’en déplaise à ses détracteurs, mais aussi à ses défenseurs ! » Le constat serait identique pour plusieurs types de cancer et même pour la santé des os ! Bref ni ange ni démon, le lait n’a rien de magique.

Alors, on en boit ou pas ?

Je me suis évidemment attardé ici à des arguments liés à la nutrition uniquement. Des questions éthiques et environnementales relatives à la production du lait et de ses dérivés (yogourts, fromages, etc.) peuvent également justifier ou non sa consommation. À ce chapitre, il s’agit davantage d’une question de valeurs personnelles.

Reste que le lait est nutritif et certainement bénéfique pour plusieurs, mais non essentiel puisqu’on retrouve les nutriments qui le composent dans beaucoup d’autres aliments.

Pour les personnes qui désirent consommer du lait ou des produits laitiers, l’assiette santé de Harvard recommande de les limiter à une ou deux portions par jour. Et évidemment, comme pour tous les autres aliments, tournez-vous vers les options les moins transformées, comme du lait nature ou encore du yogourt et du kéfir non aromatisés.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.