Benyamin Netanyahou

Le maître du jeu

Avec Sara à ses côtés, le premier ministre d’Israël fait face, serein, aux tempêtes et se prépare aux élections. En exclusivité, il reçoit Paris Match.

Jérusalem — C’est la vue qu’ils préfèrent. «  Jérusalem sera toujours la capitale indivisible de l’État juif  », aime répéter Benyamin Nétanyahou. Et Donald Trump lui a donné raison en y déplaçant son ambassade. Mais le premier ministre, qui avec treize années de règne détient un record de longévité, n’est pas du genre à se décourager. Rien ne lui fait peur, ni les accusations de corruption qui se sont multipliées ni l’hostilité de l’Iran avec lequel le bras de fer, par Hezbollah interposé, continue. Fort des soutiens américain et saoudien, il se sent tout-puissant. Quitte à provoquer de nouvelles élections. Car, pour la deuxième fois en quatre mois, ce maître en art du retournement d’alliances a choisi de dissoudre l’Assemblée. Année cruciale donc pour celui qui, en octobre, fêtera ses 70 ans avec, plus que jamais, l’envie de parler d’avenir.

Paris Match : Élu à 47 ans le plus jeune dirigeant du pays, né après la création de l’État d’Israël, vous venez de battre le record de longévité de David Ben Gourion, premier ministre d’Israël. Seuls les forts survivent ?

Benyamin Nétanyahou : Franchir ce cap est signifiant. Ben Gourion a vu naître Israël. Moi, j’ai passé 13 ans au pouvoir, dont ces 10 dernières années sans discontinuer, avec la lourde responsabilité de protéger cet État constamment menacé depuis sa création et de le faire prospérer. Oui il faut être fort pour survivre ici, mais j’ai eu aussi la satisfaction de voir ce pays aller loin, en combinant une économie libérale à un formidable développement technologique qui nous vaut d’être reconnus partout dans le monde, pour autre chose que pour la guerre.

[Sara Nétanyahou choisit ce moment pour intervenir…]

Sara Nétanyahou : Je suis si fière de ce qu’il a accompli. Mais les temps sont particulièrement rudes. Je ne sais pas si vous lisez la presse israélienne, elle n’est pas très tendre… 

B.N. : Non ! Ils sont partiaux, attaquent sans vergogne ma femme, nos enfants, c’est dur…

S.N. : Quand mon mari a perdu les élections en 1999 et que tout le monde pensait qu’il ne reviendrait jamais au pouvoir, l’un de ces journalistes confirmés s’est offert le luxe d’être pour une fois honnête et m’a dit : « Vous auriez pu être notre reine, mais pour cela il aurait fallu épouser un homme de gauche, vous avez misé sur le mauvais cheval. » Depuis des années que je suis dans leur mire, personnellement je suis assez forte pour encaisser car je sais qu’il n’en sortira rien. C’est le plus difficile à vivre en tant que mère.

À la veille d’élections cruciales et de devoir peut-être à nouveau tenter de former un gouvernement de coalition si vous les remportez, vous sentez-vous fragilisé par ces attaques et les procédures en cours ?

B.N. : Non. Mes électeurs ne se laissent pas impressionner. Ils savent que tout cela est injuste, infondé, uniquement motivé par de basses manœuvres politiciennes. Mais, d’un point de vue plus large, démocratique, je pense que cette criminalisation de la politique est néfaste, tout comme cette presse bien-pensante qui impose de manière univoque sa pensée dominante. Les réseaux sociaux sont une bénédiction pour moi.

D’ailleurs, vous « twittez » comme un fou…

B.N. : Oh oui, tout le temps ! J’ai également 7 millions de followers sur mon compte Facebook… C’est le meilleur moyen actuellement de faire entendre sa voix. C’est un canal direct où aucune censure ne s’exerce, peut-être le seul aujourd’hui où les idées peuvent circuler librement. Là, au moins, mes supporteurs comme mes détracteurs débattent à égalité.

Quel est l’état de vos relations avec Emmanuel Macron ? La présence du ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif à son invitation, en marge du sommet du G7 de Biarritz, afin de discuter d’une sortie de crise sur le nucléaire iranien, vous a-t-elle surpris et semblé pertinente ?

B.N. : D’un point de vue personnel j’entretiens avec lui d’excellents rapports. Mais nous gardons sur l’Iran de profondes divergences. Je pense que l’invitation de Zarif était une erreur à l’heure où les sanctions américaines commençaient à porter leurs fruits. Il serait grave de remettre en selle un régime à l’opposé de nos valeurs et dont les visées expansionnistes et meurtrières sont connues de tous.

Avez-vous depuis eu l’occasion d’évoquer le sujet avec le président français ?

B.N. : Oui, il m’a appelé la semaine dernière et je lui ai expliqué exactement ce que je viens de vous dire.

Quel a été votre rôle exact dans la décision de Donald Trump de se retirer en mai dernier de l’accord de Vienne de 2015 sur le nucléaire iranien ?

B.N. : Je lui ai demandé de le faire alors qu’il n’était encore que candidat à la présidence des États-Unis. Cet accord était épouvantable. Non seulement parce qu’il permettait à l’Iran de poursuivre un programme de développement nucléaire civil, mais aussi parce que, en remettant le pays financièrement à flot par la levée des sanctions, on lui offrait l’opportunité de nourrir à nouveau ses desseins agressifs et terroristes. Ensuite, début 2019, j’ai envoyé le Mossad récupérer des archives secrètes à Téhéran, des centaines de milliers de documents prouvant que les Iraniens mentaient ouvertement quand ils affirmaient ne jamais avoir eu l’intention de se doter de l’arme atomique. J’ai déposé ces preuves dans le bureau Ovale, à la Maison-Blanche, et je pense qu’elles ont fini de conforter le président Trump dans sa décision.

Comment vos agents ont-ils pu récupérer ces archives ?

B.N. : Ça je ne vais pas vous le dire. Mais ils ont réussi.

De récentes déclarations de Donald Trump et du président iranien Hassan Rohani laissent entrevoir la possibilité d’une reprise des négociations entre les deux pays. Est-ce une bonne chose ?

B.N. : Je ne suis pas certain que cela se produise mais, si c’est le cas, je ne doute pas un instant que le président Trump restera ferme sur ses positions et ne reviendra pas sur le terrible accord passé. En aucun cas l’Iran ne doit reprendre sa course à l’armement nucléaire, ni retrouver les moyens de continuer à déstabiliser la région.

Alors quel serait l’intérêt des Iraniens d’entrer dans une discussion ?

B.N. : Peut-être peuvent-ils parler de paix et de la prospérité qui en découlerait. Avec un PIB pratiquement égal au nôtre, pour une population dix fois plus importante, l’Iran s’enfonce dans la misère. Pourquoi ? Parce que, plutôt que de consacrer ses fonds au développement du pays, le régime les détourne pour financer un terrorisme dont les dirigeants européens pensent à tort ne pas être la cible. Il m’arrive souvent de m’adresser au peuple iranien à travers des vidéos. Je leur rappelle ce passé glorieux où nos peuples étaient proches, avant que les ayatollahs ne prennent le pays en otage pour y installer leur dictature théocratique. Depuis, tout mouvement contestataire est réprimé par leurs milices, et les Iraniens sont privés de liberté. Notre devoir est de les aider à la recouvrer.

Avec l’avènement du terrorisme islamiste, et le conflit ouvert entre chiites et sunnites, le dossier palestinien est-il devenu secondaire ?

B.N. : Vous pensez vraiment que les printemps arabes sont advenus parce qu’Israéliens et Palestiniens ne parvenaient pas à une paix ? Que des types d’Afrique du Nord se sont immolés dans des souks parce qu’Abbas et Nétanyahou ne reprenaient pas les pourparlers ? Des myriades de conflits latents du monde arabo-musulman ont ainsi été éludées, en braquant les feux de manière artificielle sur la question palestinienne. En réalité, ce n’est pas un conflit au « singulier » qui déchire le Moyen-Orient, mais « des » conflits. Entre tenants du modernisme et ultraconservateurs religieux, notamment. Que serait-il arrivé si Israël n’avait pas été là ? Je vais vous le dire : l’islam radical se serait depuis longtemps déversé en Europe. Nous sommes la première force à nous être opposés, en rempart, à ses militants, que ce soient les chiites emmenés par l’Iran ou les sunnites sous la houlette du groupe État islamique.

Vous bombardez régulièrement des cibles iraniennes en Syrie et même depuis juillet en Irak – évènement inédit depuis 1981 – sans que quiconque ne s’en offusque. Avez-vous un blanc-seing de Vladimir Poutine, partie prenante dans le conflit syrien, pour agir aussi impunément ?

B.N. : En ce qui concerne les opérations d’Irak, tout cela ne repose que sur des dires de la presse étrangère. Pour le reste, j’ai eu une discussion franche avec le président de la Russie à ce sujet. Compte tenu de la forte présence militaire russe, nous avions deux choix : coordonner nos forces militaires sur ce terrain restreint ou risquer des tragédies qui pourraient nous mener au conflit. Je lui ai rappelé cette époque de guerre où, jeune soldat posté sur les rives du canal de Suez, j’ai vu des pilotes russes alliés aux Égyptiens abattre nos avions. Tous deux sommes convenus de ne pas souhaiter en arriver là. Il faut dire que les relations entre nos deux pays ont considérablement évolué depuis 1967. L’implantation en Israël de centaines de milliers de Russes crée un lien fort.

Depuis plus d’une semaine les autorités libanaises vous accusent de mener sur leur territoire des opérations ciblées avec des drones. Êtes-vous en train d’étendre la stratégie au Liban ?

B.N. : Je n’entrerai pas dans le détail d’incidents spécifiques, mais je veux bien parler de notre politique en général. Abriter sur son territoire une organisation terroriste telle que le Hezbollah, appelant ouvertement à la destruction d’Israël et affirmant braquer sur nous 150 000 missiles, expose évidemment le pays à un risque. Que ferait la France dans pareille situation ? Que diriez-vous si des troupes ennemies, hébergées par un pays voisin, se massaient à vos frontières ? Cela ressemble un peu à ce que vous avez vécu à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Quand, sous vos yeux, les nazis bâtissaient une force vouée à vous battre. Les signaux étaient clairs. Le parallèle s’arrête là : leur objectif était de vous conquérir, pas de vous annihiler.

Vous ne cachez pas vos affinités avec Trump, le Brésilien Bolsonaro, l’Italien Salvini, le Hongrois Orbán et le Polonais Duda, ces leaders de droite, souvent qualifiés de populistes qui prospèrent partout dans le monde. Que leur trouvez-vous ?

B.N. : Vous oubliez mes excellentes relations avec Aléxis Tsípras ou le premier ministre japonais Shinzo Abe, et tant d’autres de ce monde… Les mêmes qui s’érigent contre le populisme de certains ne trouvent rien à redire des relations qu’ils entretiennent avec de grandes puissances très loin d’être des modèles de démocratie. Rappelons simplement que ces dirigeants que vous mentionnez sont arrivés au pouvoir par des élections libres, ce qui n’est pas le cas de bien d’autres pourtant jugés fréquentables.

Revenons aux élections en Israël. Comme partout dans le monde, la perte d’influence des grands partis traditionnels oblige à des alliances avec des petits partis dont la base est de plus en plus extrémiste, des ultranationalistes ou des religieux. N’est-ce pas inquiétant pour l’avenir de la démocratie israélienne ?

B.N. : Je vous mets au défi de trouver un seul pays devant faire face à autant de menaces et de challenges que le nôtre, et ayant su à ce point préserver la démocratie. Notre presse est libre, notre économie aussi, les droits des femmes sont défendus, comme ceux des chrétiens, des musulmans, des homosexuels… Pas un jour, pas une minute, les libertés n’ont été entravées, ce qui témoigne de la nature formidablement démocratique de ceux qui peuplent ce pays.

Deux parlementaires américaines ont été récemment interdites d’entrer en Israël parce qu’elles s’opposent à votre politique et à celle de Donald Trump. N’était-ce pas un renoncement aux principes démocratiques ?

B.N. : Ce cas relève d’un texte de loi nous autorisant à prendre une telle mesure. Ces deux élues étaient signataires d’un mouvement qui, en appelant au boycott, dénie notre droit à exister. On était loin de simples critiques envers notre pays. Cela étant, je tiens à dire mon immense respect pour le Congrès américain, où nous comptons de nombreux amis, aussi bien dans les rangs démocrates que républicains.

Faut-il ou non accueillir les migrants ? Quel est votre point de vue sur cette question, sans doute l'une des plus importantes de notre époque ?

B.N. : Les flux migratoires font évidemment partie intégrante de l’activité humaine. Mais il est évident qu’ils doivent être contrôlés. En d’autres termes, l’immigration doit se faire de manière légale. Je suis un ardent défenseur de la libre circulation des biens et des idées, mais je pense que les démocraties doivent contrôler leurs frontières comme cela a été la norme pendant des décennies. Avec la mondialisation, les choses sont devenues plus complexes, mais il en va de leur stabilité et de l’avenir du monde.

Vous avez annoncé à plusieurs reprises votre intention d’annexer les implantations de Cisjordanie. Est-ce une promesse électorale ?

B.N. : Je crois qu’il faut reconnaître la situation telle qu’elle est. Qu’il s’agisse des Juifs, des Arabes ou des chrétiens. Pourquoi ces communautés ne pourraient-elles pas cohabiter ? Quelle est cette idée folle, germée dans des cerveaux pourtant éclairés prétendant nous conduire à la paix, qu’il faudrait, en préalable à toute négociation, expulser de leurs maisons des centaines de milliers de Juifs. Que penseriez-vous de moi si j’affirmais qu’en vue de la création de l’État d’Israël il allait falloir chasser les centaines de milliers de citoyens arabes qui y vivent avec les mêmes droits que les Juifs et les renvoyer vers les territoires palestiniens ? Procéder ainsi relèverait purement et simplement d’une forme de nettoyage ethnique. Ce serait une vraie folie. Mais reparlons de tout cela une fois le plan de paix américain connu.

Croyez-vous à ce plan Kushner, ce deal du siècle promis par Donald Trump et mené par son gendre, pour régler enfin le conflit ?

B.N. : Je ne sais pas encore…

Quelques informations ont filtré. Celle d’une promesse de prospérité avec à la clé une manne de 50 milliards de dollars d’investissement dans les territoires, à condition que les Palestiniens acceptent un État à souveraineté limitée, sans véritable continuité territoriale, avec Abu Dis pour capitale ?

B.N. : Il faut attendre que le président Trump le dévoile. Mais, si l’on veut parvenir à la paix, il faudra bien finir par s’asseoir à une table. À moins que les Palestiniens ne nous disent encore une fois qu’ils ne veulent même pas en entendre parler.

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