Société Environnement

Ralentir l’économie pour sauver la planète

« Il y a 10 ans, on disait qu’il fallait protéger les ours polaires. Là, il faut protéger nos enfants », conclut Karel Mayrand, de la Fondation David Suzuki, dans le documentaire Prêts pour la décroissance ?. L’avertissement aurait paru sensationnaliste s’il avait été placé au début du film. Placée à la fin, qu’on adhère à l’une ou l’autre des idées présentées par la journaliste Catherine Dubé et le réalisateur Simon Lamontagne, elle s’impose comme conclusion inévitable : vu l’urgence de la situation, le statu quo est intenable.

Des ours polaires, on en voit pendant quelques secondes au début du documentaire qui sera présenté mercredi à Télé-Québec. Par contre, l’accent est très rapidement mis sur les changements climatiques (des images de la manifestation de mars 2019), ses causes (notre société de consommation) et la piste de solution explorée par la journaliste Catherine Dubé : la décroissance économique. Pendant l’heure qui suit, elle en explique les tenants et les aboutissants, parle à ses défenseurs et à ses détracteurs.

Catherine Dubé s’intéresse à la décroissance économique depuis longtemps. Elle a choisi de creuser l’idée avec une caméra pour des raisons professionnelles… et personnelles. « J’ai deux ados qui sont vraiment inquiets de ce qui se passe avec l’environnement et je ne savais plus quoi leur dire, explique celle qui est journaliste au magazine Châtelaine et collaboratrice à L’actualité. On a beau faire des gestes individuels, composter et prendre le transport en commun, on voit que ça ne suffit pas. »

Prêts pour la décroissance ? s’affaire d’abord à expliquer ce concept économique qui remet en question ni plus ni moins que les fondements du système actuel, dominé par la (sur)consommation et le capitalisme financier.

« Ça met au rancart l’idéologie de la croissance à tout prix sur laquelle est basé notre système économique actuel et vise un retour à un niveau de vie matériel plus compatible avec l’environnement et ce que les écosystèmes sont capables de supporter. »

— Catherine Dubé

Simplicité volontaire globale

La décroissance, pour utiliser une image simple, c’est un peu l’équivalent de la simplicité volontaire appliquée à l’économie mondiale. Comme la planète ne peut pas soutenir une production infinie en raison du caractère limité des ressources naturelles, des citoyens et des économistes défendent l’idée qu’il faut mettre les freins et qu’il est possible, si le ralentissement de la production et de la consommation est planifié, de maintenir un niveau de vie confortable.

L’objectif de la décroissance est principalement de réduire les émissions de GES de manière radicale, ce que le « développement durable » (qui implique une croissance) et le statu quo ne peuvent faire, selon les partisans de cette théorie. On ne stagne pas seulement par crainte de voir notre niveau de vie baisser, mais aussi parce que les coûts environnementaux associés à nos choix de vie demeurent abstraits, constatent plusieurs économistes favorables ou non à la décroissance. On sait qu’on conduit des véhicules polluants, mais que sait-on de l’impact environnemental ou social de tout ce qu’on met dans nos paniers d’épicerie ou nos garde-robes ?

« On ne paie pas pour la pollution, ce n’est pas inclus dans le prix de ce qu’on achète. On finit quand même par payer collectivement : les changements climatiques qu’on vit actuellement causent des dégâts assez épouvantables qui finissent par coûter de l’argent. Mais au moment de nos achats, on en paie rarement le prix. »

— Catherine Dubé

Pire, selon Vincent Geloso, l’un des économistes critiques de la décroissance économique interviewés dans le documentaire, on subventionne encore collectivement des projets industriels polluants… ce qui annule pratiquement les effets bénéfiques d’autres subventions « vertes » comme celles visant les voitures électriques… En ajoutant à cela que l’économie mondiale n’est pas dominée par l’industrie, mais le monde de la finance, on comprend vite que de changer ce système constitue une tâche colossale.

Des idées concrètes

Décourageant, tout ça ? Pas nécessairement. Au-delà de la théorie, Prêts pour la décroissance ? met aussi l’accent sur des initiatives qui ouvrent des voies vers l’avenir. Des épiceries de petite taille où les produits sont vendus en vrac comme chez Loco, dont les propriétaires ne visent pas une croissance infinie, mais limitée (quatre succursales, c’est bien assez, disent-elles), des projets de partage de voiture entre voisins ou encore une agriculture urbaine à grande échelle.

Tel que vu dans le documentaire, le mode de production des Fermes Lufa, qui font pousser des aliments dans des serres hydroponiques situées en ville, semble porteur. « Ils essaient de faire du développement durable vraiment durable, souligne Catherine Dubé. Ça prendrait 19 toits de centres commerciaux pour nourrir tout Montréal en verdure. C’est intéressant : c’est à notre portée ! » Ce genre d’initiatives et des projets collectifs comme ceux de la communauté Solon (action collective, cuisine collective, géothermie entre voisins, etc.) constituent selon elle des options à mettre en œuvre « rapidement, sans attendre qu’un parti politique propose la décroissance et qu’il soit déjà trop tard ». Pour nos enfants. Et les ours polaires.

Prêts pour la décroissance ? 12 février, à 20 h, sur les ondes de Télé-Québec, puis sur telequebec.tv

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