Livre Tout va basculer ! 

Extrait « Retour en arrière »

En 2019 deux courbes vont se croiser : celle de la montée des populismes et celle de la crise financière et boursière et nous faire basculer dans un autre monde, prédit François Lenglet.

Alors que les décennies récentes avaient été marquées par le désir de liberté, les prochaines vont voir s’affirmer la tendance exactement contraire, le besoin de protection. Sur l’orbe du cycle idéologique, 2019 est située exactement au nadir de 1989. Il y a trente ans en effet, la chute du Mur de Berlin avait exalté la pulsion libérale et étendu le champ de la démocratie. L’incroyable marée populiste qui avance aujourd’hui en est le double inversé. Au même moment, tous les continents ont inversé leur boussole politique. L’aiguille pointe désormais vers l’autorité, le chef, les frontières, le contrôle. S’il y a bien sûr une différence de mesure entre une dictature comme la Chine et une démocratie « illibérale » comme la Hongrie, il n’y en a pas dans la nature : tous ces régimes déclinent cinquante nuances de brun. Non pas parce qu’ils ont été victimes de quelque coup d’État de ganaches turbulentes. Ce sont les peuples qui ont déclenché ce revirement, le plus souvent avec une élection.

Alors que les élites politiques et surtout économiques sont restées libérales, les opinions ont en effet divergé de façon subreptice, à la faveur de la crise économique et de l’exaspération croissante qu’a déclenchée la mondialisation sous ses différentes formes – délocalisations d’usines, immigration non contrôlée, ruptures technologiques qui dévaluent le travail. Cet écart s’explique par une raison toute simple : les élites ont intérêt à la poursuite du modèle libéral, fût-il dénaturé par les excès financiers, parce qu’il organise un partage des richesses qui leur est favorable. Alors que les non qualifiés et les non connectés à l’économie mondiale n’y voient plus guère d’avantages, dès lors qu’ils ont le sentiment que les bénéfices ne se diffuseront pas jusqu’à eux.

Dans tous les pays démocratiques, la divergence idéologique entre les classes populaires et les dirigeants a produit le même résultat : l’essor de partis nouveaux, ou anciens et remodelés, ces fameux « populistes », qui ont capté les suffrages.

N’étant généralement pas liés au système de pouvoir en place, ils ont compris et flatté le besoin de protection qui montait en puissance chez les électeurs, et tenté de lui proposer une offre politique – l’honnêteté oblige à dire que, si l’intuition qui les aiguillonne est la bonne, les programmes qu’ils proposent sont bien souvent indigents, peu travaillés voire dangereux. Quant aux partis traditionnels, sourds et aveugles au fait majeur de la politique contemporaine, ils s’enfoncent, en particulier à gauche, dissimulant leur immobilisme en surjouant l’affrontement entre les « progressistes », réputés partisans de l’ouverture, et les attardés, qui refuseraient la modernité.

[…]

Jusqu’où la révolution politique peut-elle aller ? Peut-on imaginer que s’installent chez nous des dictatures, tout comme l’Europe de l’entre-deux-guerres avait vu le basculement de régimes démocratiques que l’on croyait solidement établis ? La reproduction à l’identique est peu probable. L’Europe de cette époque était profondément marquée par les séquelles de la Première Guerre mondiale et de son traité. Rien de tel aujourd’hui. L’Allemagne n’a pas subi un traité de Versailles, pas plus qu’elle n’a été entraînée dans la spirale inflationniste des années vingt. Hitler aurait-il existé sans l’humiliation d’un armistice féroce et stupide et la république de Weimar ? Les cycles dessinent un cadre dans lequel chaque époque invente les faits qui lui correspondent.

Pourtant, comme dans les années trente, les valeurs changent insensiblement, les préférences collectives se transforment pour repeindre sous les couleurs du normal ou du souhaitable ce qui était naguère insupportable. La France de Macron n’a-t-elle pas adopté une loi pour contrôler et réprimer ce qu’elle appelle les « fake news », le pouvoir s’arrogeant le droit d’établir la vérité, dans l’indifférence la plus totale ? La loi anti-casseurs, présentée après les Gilets jaunes, ne menace-t-elle pas les manifestants et opposants potentiels au point que certains députés conservateurs comme Charles de Courson y voyaient le retour du régime de Vichy ?

S’il est une chose certaine, c’est que la génération libérale, née jusque dans les années soixante-dix, va être surprise par l’intensité de ce qu’elle verra comme un « retour en arrière », qui va transformer l’organisation de la société et de l’économie. Avec deux lignes de force.

La première, c’est la réhabilitation des frontières. Une contre-révolution pour l’Europe, qui s’est fondée justement avec l’abaissement de ces démarcations nationales, depuis les premiers projets d’unification du continent, justement dans l’entre-deux-guerres : les États-Unis d’Europe, promus par Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, et son homologue allemand, Gustav Stresemann. L’Europe n’a eu de cesse de supprimer ces limites qu’elle voyait comme la matérialisation de l’esprit nationaliste qui l’avait conduite à la guerre et à la ruine. Par essence même, l’Europe est donc la négation des frontières, c’est pour cela qu’elle est complètement à contre-courant aujourd’hui et que ses chances de disparaître sont grandes. Elle multiplie les actes incompréhensibles, comme imposer aux États membres d’ouvrir leurs propres frontières nationales à un quota de migrants décidé par Bruxelles !

Pour l’avenir, de deux choses l’une. Ou bien le projet parvient à substituer aux limites nationales la frontière européenne, qui matérialiserait une identité et un projet collectifs, et donnerait le sentiment aux citoyens qu’elle les protège. Dans ce cas-là, elle aurait une chance de survivre. Cela supposerait qu’elle reformule sa politique vis-à-vis des migrants et sa doctrine commerciale, en adoptant par exemple la préférence communautaire pour les marchés publics – un tabou.

Cette évolution est peu probable. D’abord parce que cela supposerait que le projet se recentre sur un petit nombre de pays partageant les mêmes valeurs et conceptions. Les conceptions de l’Europe sont en effet trop divergentes pour permettre une telle avancée. Ensuite parce que la dynamique du projet, qui continue à courir tel un canard sans tête, est un élargissement sans limite définie – le contraire d’une frontière. L’autre possibilité, la plus probable, est que l’Europe se dissolve sous le coup de nouveaux départs après le Brexit. Ou qu’elle entre dans une longue période de somnolence durant laquelle chaque pays prendra de plus en plus de liberté avec la règle commune.

Curieusement, ce sont encore les Anglo-Saxons, Royaume-Uni et États-Unis, qui ont été les précurseurs de cette révolution des frontières, avec le vote pour le Brexit, en juin 2016, et quelques mois plus tard, l’élection de Donald Trump, promoteur de murs en tout genre, aux États-Unis. Exactement comme en 1979, où Thatcher et Reagan s’étaient succédé de près pour initier la révolution libérale. Nous allons les suivre. Et cela même dans la France de Macron, supposée être l’avant-garde de la construction européenne en lutte avec les forces obscurantistes. La France qui désormais exige des patrons de grandes entreprises qu’ils payent leurs impôts en France, au mépris des principes européens élémentaires de la libre circulation. Ou qui prend l’initiative de taxer seule les Gafa (Google, Apple et autre Facebook), faute d’un accord européen. Ou encore qui contrôle le rachat par des entreprises étrangères d’entreprises françaises dans les secteurs jugés stratégiques, tout comme l’Allemagne, victime de prédations chinoises. Après un demi-siècle de laisser-faire, aiguillonnés par des électeurs qui ne comprennent plus la négligence, les gouvernements recommencent à protéger l’espace national, y compris au sein même de l’Europe.

[…]

Plus de frontières, plus d’État, plus d’impôts, plus de contrôles… voilà donc le monde qui nous attend. Un monde où devrait prévaloir l’autoritarisme, jusque dans ses manifestations excessives. Si l’on se fie à l’Histoire, pourtant, cette phase ne sera que transitoire. Après les troubles des années trente, les démocraties ont fini par mettre en place les nouvelles règles et les protections que le monde d’avant ne parvenait pas à formuler : l’État-providence, né de part et d’autre de l’Atlantique, en Angleterre et aux États-Unis. La mise en œuvre de ces protections sociales, assurances retraite et santé, avec le rétablissement des frontières, a permis à la classe moyenne de connaître une progression de son niveau de vie sans équivalent. C’est à la construction de protections nouvelles qu’il faut s’atteler désormais. Nul doute que ce travail sera fait, et qu’il préludera à une longue période de croissance.

En 2029 ? Pourquoi pas.

Il faut le dire une nouvelle fois, l’Histoire ne se répète pas mécaniquement. Mais elle nous offre, en matière économique, une leçon maintes fois vérifiée.

Les âges libéraux finissent toujours mal, parce qu’ils finissent par ne prendre en compte que leurs bénéficiaires.

La révolte du bon sens s’exprime alors sous une double forme. Économique, avec une crise qui vise à rétablir les équilibres financiers malmenés. Et politique, avec l’arrivée d’une nouvelle génération au logiciel idéologique rénové. Nous en sommes précisément là.

Quant à la France, elle traverse ces cycles avec une particularité, celle d’être toujours en retard sur l’heure idéologique dominante. Socialiste en 1981, alors que la révolution libérale va tout emporter, elle vote pour un président libéral en 2017, tandis que l’étatisme et le protectionnisme gagnent tous les continents ! Toujours à contretemps, elle finit pourtant par s’adapter. En 1983, le socialiste Mitterrand deviendra plus libéral qu’aucun de ses prédécesseurs, transformant la France pour faciliter l’intégration dans l’Europe. En 2019, Emmanuel Macron lui aussi tourne casaque, et renie ses promesses de campagne pour faire ce que lui demandent les électeurs. En 2029, la France aura fait le deuil de son libéralisme tardif. Elle sera tout à l’ivresse de son nouveau dirigisme dans un monde étrangement clos.

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