Surplus de 4,4 milliards

Québec pèche par excès de prudence

Je vous le dis tout de suite : je n’y crois pas. Je ne crois pas que le gouvernement du Québec atteindra les cibles budgétaires annuelles qu’il s’est fixées dans sa mise à jour budgétaire de décembre dernier.

Selon moi, le nouveau ministre des Finances, Eric Girard, comme l’ancien, d’ailleurs, pèche par excès de prudence. Hier, le rapport des opérations financières, qui fait le point sur les deux tiers de l’année pour lesquels des données ont été colligées, fait état d’un surplus de 6,1 milliards. Si l’on retranche les sommes versées au Fonds des générations, ce surplus atteint 4,4 milliards.

La somme est colossale ! Elle s’explique par les fortes rentrées d’argent provenant de tous les postes de revenus du gouvernement (impôts, taxes de vente, etc.). Globalement, les revenus ont grimpé de 7,3 % durant cette période, qui s’étend du 1er avril 2018 au 30 novembre 2018, soit bien au-delà du rythme de croissance prévu, de 2,9 %.

Mais voilà, Eric Girard estime tout de même que le surplus au terme des 12 mois de l’exercice financier, le 31 mars, ne sera que de 1,65 milliard, tel qu’annoncé en décembre. C’est donc dire que les quatre prochains mois seront largement déficitaires, de l’ordre de 2,7 milliards (4,4 moins 1,65). Passer d’un surplus de 4,4 milliards en huit mois à un déficit de 2,7 milliards en quatre mois est tout un revirement !

Le ministre invoque bien diverses raisons valables pour justifier ce dégonflement. D’abord, il rappelle que l’économie a crû à un rythme moins rapide au deuxième semestre de 2018 qu’au premier, ce qui aura un effet sur les recettes. De fait, la croissance du produit intérieur brut (PIB) du Québec a été de 3 % au cours du premier semestre et devrait descendre à 2 % au second semestre.

« Les économistes prévoient que les économies du Québec, du Canada et du monde connaîtront un ralentissement synchronisé. Ça reste positif au Québec, mais moins fort qu’avant. »

— Eric Girard, ministre des Finances, au cours d’un entretien téléphonique

De plus, fait valoir M. Girard, non seulement les recettes croîtront moins rapidement, mais les dépenses augmenteront davantage d’ici la fin de l’année budgétaire, qui se termine le 31 mars. Il rappelle que dans le mini-budget de décembre, le gouvernement a prévu accélérer la croissance de ses dépenses au rythme annuel de 5,6 %. Or, ces dépenses n’ont crû que de 5,1 % au cours des huit premiers mois, ce qui signifie que certains décaissements importants devraient être enregistrés entre décembre 2018 et mars 2019.

Entre autres dépenses, il donne l’exemple de la mesure, accordée aux entreprises, permettant l’amortissement accéléré de certains investissements. Cette mesure, qui est au diapason avec le fédéral pour contrer les baisses d’impôt aux États-Unis, de même que certaines autres coûteront 229 millions au Trésor public.

Et alors ? Alors malgré tout, je ne crois pas que le surplus se dégonflera autant entre le 1er décembre 2018 et le 31 mars 2019, soit de 2,7 milliards. Les chiffres de l’emploi de janvier au Québec ont été très bons, une surprise pour plusieurs.

Remarquez, j’ai toujours préféré que les ministres des Finances soient trop prudents plutôt que l’inverse, un trait de caractère popularisé par Paul Martin, ex-ministre fédéral des Finances sous Jean Chrétien.

Hier, d’ailleurs, le ministre a pris la peine d’indiquer que si le surplus était effectivement plus élevé que prévu, le gouvernement ferait certaines dépenses non récurrentes. Il a d’ailleurs constaté, dans les consultations prébudgétaires des derniers jours, que les demandes et les besoins étaient grands dans les services publics.

« Je ne veux pas dépenser pour dépenser, mais plutôt faire des initiatives ciblées de dépenses non récurrentes, qui feront une différence, qui amélioreront l’efficience. »

— Eric Girard

Dit autrement, tout surplus au-delà des 1,65 milliard prévus sera dépensé. Quant à cette somme prévue de 1,65 milliard à proprement parler, elle ira réduire la dette du Québec, explique-t-il, dette qui demeure la deuxième parmi les provinces canadiennes, après celle de Terre-Neuve-et-Labrador.

Boom des recettes d’impôts

Cela dit, je dois dire un mot sur la fabuleuse croissance de tous les postes de recettes du gouvernement au cours des huit premiers mois de l’exercice. Les recettes tirées de l’impôt sur le revenu des particuliers sont en hausse de 9,9 %. De mémoire, la croissance n’a pas été aussi forte depuis de très nombreuses années.

L’impôt des sociétés a grimpé de 16,2 %, les recettes de TVQ, de 4,5 % et les cotisations pour les services de santé, de 5,9 %. Enfin, les revenus provenant des entreprises du gouvernement (Hydro-Québec, Loto-Québec, etc.) ont bondi de 13,4 %, bien qu’il y ait dans ces revenus des gains non récurrents, précise M. Girard.

Quant aux dépenses, l’éducation est en hausse d’un gros 8 % et la santé, de 3,7 %. La seule dépense qui est en baisse, c’est le service de la dette (- 4,6 %), et c’est tant mieux.

J’entends déjà les opposants critiquer les surplus et, surtout, les démarches du gouvernement caquiste pour améliorer, dans ce contexte, l’efficacité de l’appareil d’État (contrats, informatique, etc.). Mais dites-moi, les surplus, venant de nos impôts, peuvent-ils être un prétexte pour fermer les yeux sur certains gaspillages ?

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.