Chronique

Un autre visage de la finance

Si vous pensez que le monde de la finance est rempli essentiellement de gens en complet scotchés devant leurs écrans et leurs chiffres, ou de diplômés issus de bonnes familles et de grandes écoles de commerce prêts à jongler avec d’immenses sommes d’argent entre les bureaux beiges de Bay Street et le parquet de la Bourse, c’est le temps de vous mettre à jour.

La finance, c’est aussi l’univers de Ravy Por, 33 ans, une jeune mathématicienne issue du système d’éducation public québécois, aujourd’hui conseillère en « intelligence d’affaires » chez Desjardins, d’origine cambodgienne. Ses parents sont arrivés ici comme réfugiés de guerre et sont toujours analphabètes fonctionnels. Mais ça ne les a pas empêchés d’élever une enfant surdouée, qui manœuvre maintenant dans une grande institution financière en pilotant des projets en intelligence artificielle.

« Mes parents ne parlent pas réellement ni français ni anglais », explique la jeune femme, qui arrive au rendez-vous pour notre entrevue avec d’immenses boucles d’oreilles, un manteau argenté et les chaussures de course blanches à semelles ultrarebondies actuellement fort prisées des milléniaux.

« Je m’occupe de leurs finances depuis que je suis au primaire. »

Leang Chourn et Torn Por, ses parents, sont arrivés à Québec en 1983 après avoir fui la dictature de Pol Pot. Leur départ du Cambodge, à pied, pour aller en Thaïlande, où étaient les camps de réfugiés et l’aide internationale, s’est passé exactement comme on peut se l’imaginer dans un roman de guerre qui finit bien. Ravy parle d’une traversée de zones farcies de mines antipersonnel, de la jungle, de serpents, de bivouac, de sa maman alors enceinte de sa sœur aînée, avant que finalement la frontière soit franchie, ce qui a ouvert la voie pour le départ au Canada…

« Ce sont des paysans, ils travaillaient sur des terres », explique-t-elle. Arrivés ici, ils se sont d’abord installés à Québec, où est née Ravy, puis à Laval, où elle a grandi en fréquentant notamment l’école Leblanc – devenue l’école Tandem – au primaire puis les écoles secondaires Saint-Maxime et Saint-Martin, avant de poursuivre ses études au collège Bois-de-Boulogne.

Aujourd’hui, ses parents travaillent encore à la terre durant l’été dans la région d’Oka, notamment, et en couture l’hiver. 

« Mes parents ont toujours travaillé sept jours sur sept », explique-t-elle. Mais pas pour s’enrichir. Pour envoyer des sous au Cambodge où sont restés les autres membres de la famille.

« Mes parents m’ont appris à survivre, dit Ravy. Mais c’est moi qui ai appris à vivre. »

Au fil de sa scolarisation, même si l’adaptation à la vie québécoise d’une famille réfugiée comme la sienne n’a pas été facile, il devient rapidement évident que Ravy est une élève douée. Les mathématiques lui plaisent. À l’Université de Montréal, elle entreprend un baccalauréat dans cette matière et amorce le processus pour devenir actuaire. Mais elle bifurque rapidement pour un secteur qui lui plaît plus : l’analytique avancée, la science de l’analyse des données, l’élaboration de modèles pour voir et prévoir les tendances. « Les données, c’est mon métier. »

« Je préfère parler de ça que de ma vie, dit la jeune femme. Voilà 10 ans maintenant que je travaille dans le monde de la science des données. »

Ravy programme, calcule, analyse…

En sortant de l’université, elle a travaillé chez Axa, devenue ensuite Intact, à la Banque Nationale et à la Société des casinos. Mais depuis 2013, elle est chez Desjardins, l’institution financière où ses parents ont ouvert leur premier compte en arrivant à Québec, dans la rue Marie-de-l’Incarnation.

« Je code et je fais des modèles prédictifs, explique-t-elle. Le but, c’est de voir venir les tendances pour pouvoir prescrire, recommander des actions. » La clientèle cible : les gens qui entrent sur le marché du travail et vont avoir des besoins en services financiers. On est donc ici dans l’analyse de données, l’apprentissage machine, pour mieux connaître les clients.

Mais Ravy ne fait pas que jouer dans les chiffres et les prédictions mathématiques. C’est aussi une fille de communication qui a passé tellement de temps à expliquer la finance et la comptabilité techno d’aujourd’hui à ses parents qu’elle a développé une passion pour la vulgarisation.

« Je fais donc des capsules web sur la littératie techno », dit-elle. Elle les diffuse notamment sur LinkedIn. Elle y parle de cybersécurité, de cybermétrie, de réalité virtuelle ou encore explique à ceux qui n’y connaissent rien ce qu’est un « hackathon » (c’est un exercice de coopération pour trouver des solutions technos en groupe dans un temps donné). « Ça intéresse les gens », souligne-t-elle, en parlant des milliers de visionnements de certaines de ses capsules. « En techno, il faut embarquer dans le bateau. »

À travers tout cela, Ravy Por fait avancer une autre cause qui lui tient à cœur : l’ouverture des univers de la finance, des maths et de la techno à tout le monde. Chez Desjardins, elle est membre de comités consultatifs pour représenter la voix des milléniaux, des femmes, des Québécois issus de la diversité.

Elle peut aussi parler de ce que c’est, vivre dans la pauvreté. « J’ai été sous le seuil du faible revenu jusqu’à ce que je commence à travailler, explique la jeune femme. Et maintenant, j’aide mes parents. »

Car à travers tout ça, Ravy tient à redonner. Elle est partie au Cambodge apporter du matériel scolaire aux enfants dans des bidonvilles et les communautés éloignées, elle a fondé un OBNL pour aider les artistes issus des communautés culturelles, comme elle, car en marge des maths, Ravy a une passion pour le ballet traditionnel cambodgien.

« Je suis un peu naïve, dit-elle en terminant. Mais des fois, je pense que je vais changer le monde. »

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