ENTRETIEN

De la scène à l’écran

En réunion avec l’équipe des Arts de La Presse, notre directeur invité, Larry Tremblay, a manifesté son intérêt pour le travail de Serge Boucher. Nous avons organisé une rencontre entre les deux auteurs qui, bien sûr, ont parlé d’écriture et d’inspiration. Une fascinante discussion entre deux créateurs admiratifs l’un de l’autre.

Larry Tremblay et Serge Boucher sont deux dramaturges fort respectés. Ce dernier a fait le saut à la télé dans des séries acclamées comme Aveux, Apparences et maintenant Feux, qui a commencé lundi à Radio-Canada. C’est ce passage au petit écran qui fascine notre directeur invité. Discussion.

Larry Tremblay : Je suis curieux de connaître ton processus de création, surtout parce que tu réussis fort bien à la scène et à la télé, ce qui m’apparaît exceptionnel. Ce serait intéressant de faire connaître aux lecteurs de La Presse ton processus de création, s’il y a des différences et des similitudes entre le théâtre et la télé. Par exemple, est-ce que toi, d’avance, tu sais que tu écris pour le théâtre ou pour la télé, ou alors tu commences quelque chose et au fur et à mesure de ton écriture, tu découvres où ça va aller ?

Serge Boucher : Si j’ai un projet pour le théâtre, c’est clair, je sais que c’est pour le théâtre. Qu’importe l’idée, je sais où elle est orientée.

LT : Donc, au départ, tu te dis : « J’écris une pièce de théâtre ».

SB : C’est ça. Je n’ai jamais su d’une pièce à l’autre quelle serait la prochaine.

LT : Est-ce que tu écris une seule chose à la fois ?

SB : Avant la télé, j’écrivais une seule chose à la fois. C’est arrivé en 2001. J’avais tout le temps un seul projet. Et comme j’enseignais le français au secondaire à temps plein, c’était une pièce et ce n’était que ça. J’ai écrit Motel Hélène et 24 poses. Je prenais mon temps. Je n’ai jamais pensé à une obligation. Je n’ai jamais eu ça, jamais.

LT : Donc, j’en conclus que tu es quelqu’un qui a beaucoup de calme en lui.

SB : L’écriture m’a appris ça. Ça fait partie d’un parcours. Quand j’ai fini l’école de théâtre, dans les années 80, je savais une chose, c’est que je ne voulais plus être un acteur.

LT : C’est arrivé comment, ton premier texte ?

SB : Je me suis inscrit à l’université en enseignement de la langue française à l’UQAM. Cet été-là, l’été 90, après une session, je suis encore chez mes parents. J’ai une idée de pièce, un personnage qui apparaît. Et je commence à écrire pour moi.

LT : C’est d’abord le personnage ou la situation dramatique qui fait apparaître le personnage ?

SB : Motel Hélène, c’est le personnage.

LT : Tu allais travailler au dépanneur de tes parents et tu avais déjà une bonne base pour imaginer une situation…

SB : La situation de Motel Hélène, c’est près de ce que je vivais. François, il écrit des cahiers entre deux clients, et les deux ans que j’ai été au dépanneur, je faisais juste écrire comme mon personnage de François entre deux clients.

LT : Ta théâtralité est dense et tes dialogues misent sur une économie de moyens. Il y a beaucoup de silences, de non-dits. Est-ce que ça vient de ton milieu ?

SB : En même temps, je viens d’un milieu où on parle beaucoup pour ne rien dire. J’ai souvenir de choses qu’on cache, plus qu’on révèle. C’est une couleur que j’ai vite sentie quand j’ai commencé à écrire. C’est ça qui m’a plu.

LT : Dans ton théâtre et dans tes séries, il y a toujours un secret, quelque chose qu’on doit découvrir. Est-ce que c’est relié à une blessure, un événement ? J’ai l’impression qu’un auteur creuse toujours le même filon.

SB : Ça, j’avoue que je me suis fait prendre au piège entre le théâtre et la télé. Il y a quelque chose que moi-même je ne m’explique pas. Avec 24 poses, je voulais parler de la famille, et je me suis dit, pourquoi tu ne parles pas de la tienne ? Je voulais faire une pièce d’inspiration tchékhovienne, où il ne se passerait rien sauf à la dernière page. Il m’est venu tout de suite une phrase, et ç’a teinté tout le reste : « Comment peut-on passer les uns à côté des autres sans savoir ce que l’autre est en train de vivre ? » J’ai fait un lien avec la famille, un mononcle qui se suicide à la fin. D’ailleurs, quand René Richard Cyr a lu la pièce, il a dit : « Tabarnak, c’est ben plate ! » Il arrive à la fin et le mononcle meurt. Il fait : « Hein ? Il y a un mononcle ? » Il ne l’a pas vu, comme dans la pièce, on ne le voit pas.

(Larry Tremblay et Serge Boucher éclatent de rire.)

LT : Comme il y a toujours quelque chose qu’on veut découvrir dans tes séries, est-ce que toi-même tu le découvres au fur et à mesure que tu écris ?

SB : À la télé, j’ai d’affaire à le savoir [rire]. Il faut savoir où tu t’en vas, savoir la fin, et je trouve que c’est tellement exigeant, surtout de construire ces histoires où une porte ouvre sur une autre.

LT : Dans ton travail, il y a une quête du passé qui nécessite une enquête qui se fait au présent.

SB : Dans Feux, c’est apparent. Il y a deux choses dans cette série : le passé finit toujours par nous rattraper, et toute vérité est-elle bonne à dire ? C’est vraiment une série qui mise sur le présent, il y a un morceau de puzzle au début et à la fin de chacun des épisodes. Le reste, c’est le présent qui nourrit le passé.

LT : Est-ce que tu as une autre série en tête ou une pièce ?

SB : Une autre série. Pas de pièce. Ceci dit, j’ai quand même écrit trois pièces quand je faisais Aveux. Je considère que je suis avant tout un auteur de théâtre.

LT : Est-ce que tu considères que la théâtralité demeure omniprésente dans tes séries ?

SB : Oui. Quand j’ai commencé à faire de la télé, je ne voulais pas que ce soit un accident. Une affaire juste pour vivre – tant mieux, ça me fait bien vivre, je ne m’en cache pas. Mais je voulais que ce soit dans le parcours de mes pièces. 

LT : As-tu déjà pensé à écrire un roman ?

SB : Depuis quelques semaines seulement… Mon copain m’a dit que mes séries pourraient être des romans, et c’est la première fois que je fais « Ah, mais oui ! » Mais je ne pense pas. Je n’ai jamais cru que j’écrirais de roman. Je ne pense pas que j’ai ce talent-là.

LT : On verra ! Écrirais-tu pour le cinéma ?

SB : Je pense que je serais dû. Ça me ferait du bien, ça. Le cinéma, oui, j’aimerais ça. Ça demande du souffle écrire pour la télé. Le cinéma, pour moi, est plus près du théâtre que la télé, curieusement.

LT : Est-ce que tu vois ou tu entends tes personnages ?

SB : Je sais faire parler. Je les entends, à la base. Et quand j’ai écrit Aveux, je n’ai jamais eu d’images.

LT : On se ressemble là-dessus !

SB : La première fois que j’ai vu les images d’Aveux, je n’en revenais pas. J’ai écrit tout le long Aveux en me disant : « Mon Dieu, s’il faut que ça sonne comme au théâtre, ça va être affreux ». Quand j’ai vu les premières images, j’ai été estomaqué. Ça passait ! La grande différence entre le théâtre et la télé, et c’est là que j’ai perdu beaucoup de temps au début, c’est… Je pensais faire « Passe-moi le beurre » pendant dix heures de temps. Mais tu ne peux pas à la télé. C’est un médium du « dit ». Je ne sais pas pourquoi, il faut dire. Je n’ai jamais fait un théâtre explicatif. À la télé, il faut que tu expliques, c’est curieux.

La Presse : Il y a quand même quelque chose qui vient du théâtre peut-être, qui fait que vos séries sont très différentes.

LT : C’est relié, dans l’œuvre de Serge, à ce qui est caché, au non-dit, au secret, je pense.

SB : Le propre de la télé, c’est l’identification. Je pense que c’est pourquoi les Québécois sont si attachés à leurs téléromans. Il faut connecter vite à la télé. Avec ma série Feux, par rapport à Aveux et Apparences, c’est la première fois que je n’explique pas, il faut prendre les personnages comme ils sont. J’en suis très fier.

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