Éditorial OTAN

Rater la cible

Non, le Canada n’a pas à avoir honte de consacrer moins de 2 % de son PIB à son budget militaire. Il ne peut pas, et il ne devrait pas le faire.

Cette demande, Donald Trump l’a répétée à nouveau cette semaine au sommet de l’OTAN. Rien de surprenant ; c’est la position traditionnelle des États-Unis. En fait, nos voisins se plaignent depuis la création de l’OTAN que leurs alliés ne payent pas assez pour la défense commune.

En 2002, les membres de l’OTAN se sont donné l’objectif de 2 %. En 2014, c’est devenu un engagement formel – d’ici une décennie, chaque pays devait y arriver.

Or, le Canada reste loin derrière. Ses dépenses militaires se limitent à 1,23 % de son PIB, et malgré un ajout prévu de 13,8 milliards d’ici 10 ans, le budget ne dépassera pas le seuil de… 1,4 %.

Ce n’est toutefois pas la honte qu’on prétend. Le problème n’est pas l’échec du Canada à atteindre la cible. C’est la cible elle-même.

Elle est inadaptée à une économie aussi sensible que la nôtre aux fluctuations du prix des ressources naturelles et du taux de change. Les budgets militaires, qui reposent sur des achats planifiés sur le long terme, ne peuvent fluctuer de la sorte.

De plus, ce ratio est difficile à utiliser et incite à la comptabilité créative. Les pays ne le calculent pas de la même façon. Certains y incluent les pensions pour les anciens combattants. Par exemple, selon une analyse du groupe McKinsey, la Belgique et la France allouent respectivement le tiers et le quart de leur budget militaire aux pensions pour les anciens combattants. Difficile de voir en quoi cela aide les opérations de l’OTAN.

Et même si le ratio était pertinent et mesurable, il serait inapplicable pour le Canada. Des dizaines de milliards devraient rapidement être dépensés. Il faudrait donc réduire d’autres postes budgétaires ou encore alourdir le déficit, alors que le gouvernement Trudeau n’a même pas de plan de retour à l’équilibre budgétaire.

À cela s’ajoute un autre obstacle : l’argent budgété n’est pas tout dépensé. Eh oui, avec les achats militaires, on observe le contraire des dépassements de coûts. Les contrats sont si difficiles à gérer qu’on les retarde, comme ce fut le cas avec le fiasco des avions-chasseurs. L’année dernière, le gouvernement libéral a reporté pour 8 milliards de dépenses prévues.

L’avant-dernier livre blanc du Canada a été présenté par le gouvernement Harper en 2008. Peu après, il devenait caduc à cause de la crise économique qui plombait les finances de l’État.

Le gouvernement Trudeau a présenté le nouveau livre blanc l’année dernière. Une hausse de 70 % des dépenses est prévue d’ici 2027. Mais selon ce que prévoient les libéraux, l’essentiel de ces investissements se fera après les prochaines élections. Comme d’habitude, on pellette vers l’avant…

L’équipement des Forces canadiennes est sans aucun doute désuet. Plusieurs achats sont nécessaires et urgents. Mais avant de gonfler le budget, il faudrait commencer par mieux gérer ce qui est déjà prévu. À en juger par le passé, c’est déjà un défi.

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Le Canada n’est pas seul à ne pas atteindre l’objectif de 2 %. Après la chute du bloc de l’Est, les pays européens ont réduit leur budget militaire. À la même période au Canada, le gouvernement Chrétien saignait les Forces canadiennes. Le gouvernement Harper a essayé de rétablir leur financement, mais la crise économique l’en a empêché. C’est de là que part Justin Trudeau.

Pour le convaincre d’en faire plus, le président Trump s’y prend étrangement. L’OTAN a été créée au début de la guerre froide pour assurer la défense commune de l’Amérique du Nord et de l’Europe. Quand la cible de 2 % est devenue un engagement formel en 2014, c’était dans un contexte où les alliés s’inquiétaient de l’annexion russe de la Crimée. C’est ce qui explique entre autres la mission dissuasive pilotée par le Canada en Lettonie. Or, pendant que M. Trump veut renforcer l’OTAN, il flirte avec les Russes.

Qu’est-ce que le président espère de ses alliés ? À quoi servirait le muscle militaire réclamé ? On cherche à comprendre. L’allié américain réclame que le Canada le suive, alors que lui-même semble ignorer où il s’en va.

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