LIVRE

Dans le but d’approfondir la réflexion sur les sujets de l’heure, la section Débats s’ouvre aux livres. Nous reproduisons aujourd’hui un extrait de l’essai Retrouver la raison, de Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval, publié ces derniers jours aux éditions Québec Amérique.

Tolérer les autres, tous les autres

Les défenseurs de l’interdiction générale du port de signes religieux visibles dans les secteurs public et parapublic affirment qu’il est tout à fait raisonnable de demander aux personnes religieuses de se départir de leurs signes religieux lorsqu’elles sont en fonction. Elles demeurent libres de pratiquer leur religion dans leur vie privée et associative, mais leur devoir de réserve au travail exigerait qu’elles remisent leur symbole de prédilection. (…)

Les témoignages abondent de croyants nous expliquant que se départir de leurs signes religieux lorsqu’ils sont au travail n’est tout simplement pas une option. Pensons à cet urgentologue sikh qui disait qu’il n’aurait d’autre choix que de démissionner si on le contraignait à retirer son turban. Des hommes portant la kippa et des femmes portant le hijab ont dit la même chose. Ils auraient le sentiment de se trahir et de manquer de pudeur s’ils retiraient leur couvre-chef. Des catholiques ont peut-être encore ce rapport avec la croix. Demander à une personne religieuse de ne pas respecter un code vestimentaire jugé essentiel pendant qu’elle est au travail équivaut à demander à une personne végétarienne de mettre ses convictions éthiques entre parenthèses de 9 à 5. C’est faire bien peu de cas des convictions profondes et des rituels à dimension spirituelle.

Pour des millions de croyants à travers le monde, la religion est autant un système de croyances qu’un mode de vie constitué de gestes, de pratiques, de vertus et de symboles qui permettent de mieux vivre leur foi ; les croyances et les pratiques sont indissociables. Dans les cas où l’assiduité dans la foi est la plus grande, l’orthodoxie est aussi une orthopraxie. Serait-il excessif de demander (…) aux supporteurs de l’interdiction de prendre un peu de recul et de considérer la possibilité que nous soyons en train d’imposer une façon de croire parmi d’autres, une forme d’attitude religiously correct ou de « rectitude religieuse » ? L’acceptation d’un seul mode de religiosité légitime impliquerait une compréhension bien pauvre de la liberté de conscience. Bien vivre ensemble dans une société diversifiée exige non seulement d’accepter la diversité religieuse, mais aussi la pluralité des formes de l’expérience religieuse. C’est vrai, des personnes religieuses pratiquantes ne considèrent pas toutes être tenues de porter un signe religieux. Et des végétariens sont en fait des « flexitariens ». Et alors ? La finalité de la liberté de conscience et de religion est de nous permettre à tous de déterminer par nous-mêmes, dans les limites du raisonnable, quels sont les convictions et engagements qui nous permettent de donner un sens à notre vie.

Les défenseurs de la position gouvernementale font valoir un argument complémentaire, soit celui fondé sur une analogie entre les signes religieux et les signes politiques : il est légitime de demander à ceux qui sont rémunérés par l’État de ne pas exprimer leurs opinions politiques lorsqu’ils sont en fonction. L’administration publique doit être neutre ; son rôle est d’appliquer les décisions prises par le gouvernement. (…)

Admettons d’abord qu’il s’agit d’un argument sérieux. L’analogie proposée est prima facie plausible. La validité d’un raisonnement par analogie dépend des similarités et des différences entre les situations comparées. Dans le cas qui nous occupe, les similarités sont assez nombreuses pour que l’argument soit pris au sérieux.

L’argument n’est pas convaincant pour autant. Tout d’abord, personne, sauf peut-être quelques excentriques, ne prétend devoir porter un chandail sur lequel un slogan politique est imprimé ou une épinglette politique de façon permanente en public. Comme citoyen engagé, nous voulons jouir de la liberté d’expression dans la société civile, nous voulons avoir le droit de nous réunir pacifiquement et de manifester, nous voulons avoir le droit de vote et être éligible aux élections, nous tenons à la liberté de presse, etc. La comparaison avec les signes religieux visibles a pour unique but de justifier l’interdiction des signes religieux. Qui a vraiment l’impression de s’éloigner de ses obligations morales ou de sa conception de ce qu’est une vie digne d’être vécue parce qu’il ne porte pas un signe politique pendant qu’il est au travail ? Les droits et libertés sont fondés sur les intérêts fondamentaux de la personne humaine et non sur des situations fictives tirées par les cheveux. Si on parvenait à démontrer que le port d’un signe religieux visible est en soi une forme de prosélytisme ou une atteinte à la neutralité des institutions publiques, il serait légitime de les interdire. Cette démonstration n’a pas été faite.

L’analogie avec le signe politique ne parvient pas à justifier la restriction de la liberté de religion ou de l’égalité des chances dans l’accès aux postes dans les secteurs public et parapublic. Nos intérêts politiques fondamentaux sont protégés par les droits civils et politiques. Les libertés de conscience et de religion protègent quant à elles les convictions et les engagements religieux et séculiers qui donnent un sens à la vie humaine. Que nos institutions démocratiques protègent convenablement les uns comme les autres est un acquis dont nous pouvons être fiers.

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