Tennis 

La clé du succès

Les succès des joueurs canadiens et l’émergence récente de quelques « surdoués » ont permis au Centre national de développement de Tennis Canada de devenir un modèle envié par tous les pays. Félix Auger-Aliassime, Denis Shapovalov ou Bianca Andreescu sont toutefois des exceptions. Plusieurs spécialistes insistent sur l’importance d’investir encore plus, et peut-être mieux, dans l’ensemble du système canadien.

Un dossier de Michel Marois

Centre national d’entraînement

Un système qui fonctionne

Dix ans après la création du Centre national d’entraînement (CNE) de Tennis Canada, ce sont de jeunes joueurs formés ici – Bianca Andreescu et Félix Auger-Aliassime – qui ont été les têtes d’affiche de la Coupe Rogers à Toronto et à Montréal.

La roue qui tourne, la preuve que le système fonctionne.

« L’idée derrière la création du Centre national, c’était d’avoir une structure solide où les jeunes qui ont le talent puissent s’épanouir, rappelle Louis Borfiga, son directeur. Cela dit, une fédération de tennis, ce n’est pas seulement un centre, ce sont aussi tous ces clubs qui constituent le vivier où vont pouvoir débuter, puis progresser tous les jeunes. »

Des centaines d’entraîneurs, partout au pays, consacrent temps et énergie à former ces jeunes joueurs qui feront peut-être carrière un jour chez les professionnels. Certains passeront par le CNE, d’autres non.

« L’objectif est de former nos joueurs, et c’est important qu’il y ait cette collaboration, ces passerelles entre le Centre, les clubs et les académies de tennis de toute la province et du Canada. »

— Louis Borfiga

On dénombre au Québec plus de 125 clubs, dont plus de 25 centres intérieurs. Dans plusieurs d’entre eux, des académies réunissent les meilleurs joueurs et les préparent à la compétition. C’est Tennis Québec qui assure la coordination du développement à ce niveau.

« La situation est un peu particulière au Québec en raison du rôle important des municipalités, explique le directeur général Jean-François Manibal. Dans les autres provinces, ce sont des clubs qui gèrent les courts dans les parcs.

« Nous travaillons présentement à améliorer nos structures, en particulier dans les régions, afin d’assurer un meilleur accès aux terrains pour les jeunes. Nous restons limités par le climat, avec un nombre restreint de courts intérieurs. Avec Tennis Canada, nous travaillons à la promotion de structures gonflables, relativement abordables, qui pourraient vraiment changer la donne. »

divers modèles de développement

À 10 ans, Alexis Galarneau et Nicaise Muamba étaient au même niveau que Félix Auger-Aliassime ou Denis Shapovalov, peut-être même un peu en avance.

« J’ai commencé dans des parcs à Laval avec mes frères et sœurs, puis j’ai fait mes premiers tournois, et c’est là que Tennis Canada m’a remarqué, explique Galarneau. J’ai été trois ans avec André Labelle, puis trois années au Centre national. Quand je suis arrivé ici, j’ai d’abord trouvé ça difficile de combiner les quatre heures de tennis, deux heures de préparation physique et les études… Mais ça m’a bien préparé pour la suite… »

« À ma dernière année au Centre, j’étais top 100 junior au monde, mais je n’avais pas les résultats que je voulais. Je ne me sentais pas prêt physiquement et mentalement pour aller directement sur le circuit professionnel. Je n’avais pas encore la maturité nécessaire. »

— Alexis Galarneau

« J’avais accumulé des crédits supplémentaires afin d’avoir la possibilité d’entrer directement dans une université américaine. En février, j’ai commencé à regarder mes possibilités et les gens de North Carolina State m’ont convaincu que c’était la meilleure option pour moi. »

En plus de connaître du succès sur les terrains, Alexis a étudié en gestion. « J’ai suivi des cours d’été et il ne me reste qu’une session pour obtenir mon diplôme. Au début de 2020, j’espère me consacrer à temps plein au tennis professionnel. »

De son côté, Nicaise Muamba a suivi un parcours similaire, même s’il a d’abord connu une année compliquée à l’Université du Tennessee, avant d’aboutir à Liberty University, en Virginie, où il a récolté plusieurs honneurs en raison de ses performances. « Je sentais qu’on me désirait vraiment, que le fit était bon avec les entraîneurs et tout le personnel de l’équipe, explique le joueur de 18 ans.

« Au niveau tennis, j’aimerais être rendu plus loin, mais je suis conscient que nous ne progressons pas tous au même rythme. J’ai l’impression que mon jeu a beaucoup évolué au cours des derniers mois, à Liberty University, mais aussi cet été, avec l’aide des entraîneurs de Tennis Canada. Je suis costaud, je préfère un tennis d’attaque et je pense que je commence à avoir la maturité pour le faire au niveau professionnel. »

Pas juste les « exceptions »

« Les joueurs aujourd’hui continuent leur carrière bien après la trentaine et on en tient compte, assure Louis Borfiga. Ce n’est pas parce qu’un jeune n’a pas encore percé à 20 ou 21 ans qu’il ne pourra le faire plus tard. »

Il ne faut toutefois pas oublier qu’Andreescu, Auger-Aliassime et Shapovalov sont des exceptions. Le cheminement habituel d’un joueur professionnel est bien différent, on l’a vu.

« À partir d’un certain âge, 18 ou 19 ans, soit ils ont les dons exceptionnels pour aller directement sur le circuit, soit ils vont dans des universités américaines pour obtenir un diplôme, poursuivre leur développement et continuer d’être suivis par nos entraîneurs », explique Borfiga.

« Le développement des joueurs, c’est fluide et dynamique. Ça se fait à plusieurs endroits, Denis [Shapovalov] n’est jamais venu au CNE, alors que Félix y a passé plusieurs années. Eugenie [Bouchard] est venue ici, mais elle s’est aussi entraînée en Floride. Chacun trouve sa formule. »

— Louis Borfiga

Parfois même, les meilleurs espoirs préfèrent rester dans leur club. Shapovalov n’a jamais été « pensionnaire » au stade IGA, Andreescu et Leylah Annie Fernandez ne l’ont été que brièvement, dans des contextes particuliers. Taha Baadi y est allé, mais il a aussi travaillé plusieurs années au tennis 13, à Laval, avec l’entraîneur François Foisy et l’Académie Ménard-Girardin.

Robby Ménard, qui dirige cette académie, aimerait d’ailleurs qu’on accorde un peu plus de mérite aux organismes comme le sien et aux gens qui les soutiennent. « Le Centre national a été extraordinaire pour le développement du tennis au Canada, insiste-t-il, mais il ne forme qu’une toute petite partie de l’élite.

« C’est important de croire en nos athlètes, de ne pas “démissionner” trop vite avec eux. Les parents de Taha [Baadi] ou Leylah [Fernandez] ont fait de grands sacrifices afin qu’ils continuent de s’entraîner quand ça n’a pas marché pour eux au CNE. Nous leur avons donné un coup de main, avec la contribution généreuse de mécènes, des gens dont on ne parle pas assez. »

Derrière la « génération dorée »

Avec de nouveaux records d’assistance à Montréal et à Toronto, la Coupe Rogers va générer d’importants profits, et ce sont plusieurs millions qui vont être investis dans le développement des joueurs.

Seront-ils bien utilisés ?

« Là où nous faisons du bon travail, avec Louis Borfiga et l’équipe du CNE, c’est justement dans cette façon de nous adapter à chaque athlète afin de maximiser ses chances de réussir, estime Martin Laurendeau. Notre taux de réussite est ainsi bien supérieur à la moyenne et beaucoup plus élevé que d’autres pays où il y a plus de volume.

« Il y a une grosse équipe, des préparateurs physiques, des physiothérapeutes, des entraîneurs, comme moi, qui vont voyager pour encadrer les joueurs. Je me rends souvent aux États-Unis pour voir ceux qui sont dans la NCAA, rencontrer leurs entraîneurs, assister à leurs compétitions.

« Et quand ils reviennent ici, l’été, je travaille encore avec eux. C’est très dynamique. On a un système qui permet d’encadrer les joueurs, et les résultats sont probants.

« Cela dit, c’est important de garder le momentum le plus longtemps possible. Là, on est sur une formidable lancée, une période faste, mais on ne sait jamais quand la fenêtre va se refermer, quand notre sport va ralentir. »

Plusieurs s’inquiètent déjà de la relève, des jeunes qui seront comparés dans quelques années à cette « génération dorée » que toutes les grandes nations du tennis nous envient. Sauront-ils être aussi brillants ?

Le vrai développement du tennis au Canada vient peut-être tout juste de commencer.

Tennis

Et l’éducation dans tout ça ?

Réjean Genois et Richard Legendre ont été parmi les pionniers du tennis professionnel au Québec et ils ont été parmi les premiers à aller aux États-Unis pour combiner sport et études.

« À l’époque, au début des années 70, le sport-études, ça n’existait pas ici, rappelle Legendre. Et il n’y avait pas encore de centre de tennis intérieur. Nous étions partis ensemble, Réjean et moi, pour l’Université Florida State. Un “paradis”, où on jouait trois heures de tennis par jour, à l’extérieur, en plein hiver. Et nous en avons profité pour entreprendre des études qui nous ont ensuite été très utiles dans nos carrières respectives. »

Genois et Legendre ont joué quelques saisons sur le circuit professionnel, le premier a même atteint le top 100, mais ils ont aussi connu beaucoup de succès par la suite.

« On vit une belle période avec tous nos jeunes qui brillent sur les terrains, mais ce n’est quand même que la toute petite minorité des joueurs de tennis qui vont en faire une carrière éventuellement. Dans la grande majorité des cas, le plan B va devenir le plan A ! »

— Richard Legendre

Une réalité dont l’équipe du Centre national d’entraînement de Tennis Canada est bien consciente. « Tous nos pensionnaires doivent poursuivre leurs études pendant qu’ils sont ici, explique André Barette, responsable des programmes scolaires. L’objectif est que tous les joueurs aient complété leurs études secondaires, ou la 12e année du système anglais, avant la fin de leur stage. Nous collaborons avec l’Académie Les Estacades, à Trois-Rivières, et tous les jeunes peuvent travailler par correspondance.

« Seuls Kimberly-Ann Surin et Samuel Monette ont tenté le défi d’étudier au cégep, mais ils ont dû quitter le Centre pour pouvoir se concentrer à temps plein sur leurs études, avant d’aller ensuite dans la NCAA. »

Le suivi est très rigoureux. « Nous voulons que tous nos joueurs aient la possibilité d’aller dans une université américaine après leur stage ici, car il s’agit, selon nous, de la deuxième meilleure option pour poursuivre leur développement au tennis (la première étant un passage direct sur le circuit professionnel).

« Pour certains, les études ne posent pas problème ; pour d’autres, c’est plus compliqué, raconte Barette. Un gars comme Nicaise Muamba en a un peu arraché quand il est arrivé ici. Il a vraiment dû prendre les bouchées doubles pour réussir le 3e secondaire, et les choses sont devenues plus faciles en 4e secondaire, puis en 5e secondaire. Il est aujourd’hui à Liberty University en Virginie et fonctionne bien dans ses études. »

Dans un autre registre d’études, une joueuse comme Carol Zhao est diplômée de l’Université Stanford. « Et Jack Mingjie Lin fait partie de l’équipe de tennis à Columbia, une formation réputée autant pour ses succès sur les courts qu’en classe, souligne Barette. Il a été du top 10 cette saison dans la NCAA et a maintenu une moyenne académique de 3,8 [sur 4] ! »

Barette se réjouit aussi de voir ses anciens élèves réussir dans une nouvelle carrière.

« Marie-Anne Jodoin complète des études doctorales dans un domaine pointu de la pédopsychologie à l’Université de Montréal. Elle était allée à l’Université Duke dans la NCAA. Panav Jha est à l’Université du Kentucky et il sera reçu docteur en mai 2020. »

— André Barette

« Khristina Blajkevitch est directrice des communications à l’Association de tennis de la Colombie-Britannique après avoir obtenu son diplôme de l’Université du Kentucky dans ce domaine. David Vieyra vient d’entrer à l’Institut de police en Ontario.

« Dans un autre registre, Nikolai Haessig et Hugo Diféo sont devenus des entraîneurs nationaux, Nikolai à temps plein au Centre de Montréal et Hugo comme contractuel. Il travaille présentement avec Katherine Sebov [199e mondiale]. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.