Chronique

L’esprit de parti se meurt

Je ne sais pas pour vous, mais autour de moi, je ne connais pas beaucoup de gens qui disent : oh ! oui, ce parti-là, je le veux au complet, ou pour citer la célèbre chanson : toute, toute, toute, pas rien que des petits bouttes.

En cette époque où il n’y a pas assez de jours dans une année pour essayer toutes les bières ou les sortes de yogourt de l’épicerie du coin, qui veut enfermer ses choix politiques et les mettre sous clé dans un parti à perpétuité ?

Mais non, je ne ravale pas les idées politiques au rang de produit de consommation. Sauf que le buveur de bière généalogique qui boit de la Molson de père en fils est en voie de disparition autant que l’électrice congénitale qui vote libéral comme sa mère et sa grand-mère avant.

Quand Michelle Blanc a décidé de faire de la politique, elle a hésité. Coalition avenir Québec ou Parti québécois ?

Quoi ? Attendez… Elle est souverainiste ou pas ? Normalement, ça devrait régler la question, enfin, il ne devrait même pas y en avoir, de question, non ?

C’est comme ça qu’on pense si l’on a le moindrement l’esprit de parti.

La spécialiste du monde numérique avait un autre critère : lequel des deux partis a le programme le plus sérieux en la matière ? Celui de la CAQ : le « vide sidéral », selon elle. Le PQ : un contenu sérieux et solide. Elle va se présenter pour le Parti québécois.

Il s’en trouve pour l’accuser de magasiner son parti ou sa circonscription, bien sûr. Mais sauf pour les militants, hésiter entre ces deux partis « contre » le Parti libéral et trancher sur autre chose que la « question nationale » n’a rien de bizarre.

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Vincent Marissal se présente pour Québec solidaire. Il avait dragué le Parti libéral du Canada auparavant. Il a nié cette information, avant de reconnaître un mensonge, mais c’est autre chose qui m’intéresse ici. Est-ce vraiment une chose intellectuellement impensable, malhonnête, que de même considérer deux candidatures aussi opposées ? Le PLC a représenté le pouvoir à Ottawa pendant presque tout le XXe siècle ; Québec solidaire est un parti bien ancré à gauche et souverainiste.

Et pourtant… Qu’on me pardonne, ça ne me semble pas si fou. Les libéraux de Justin Trudeau ont un discours « progressiste » qui dépasse souvent le NPD sur sa gauche.

Mais au nombre des raisons de rejoindre ce parti ou de voter pour lui, l’idée de combattre les conservateurs était très haut dans la liste ces derniers temps.

Il y a en toile de fond le recul de l’option souverainiste, bien entendu. Ce n’est plus la ligne de démarcation politique au Québec, et bien des gens votent QS sans être d’abord souverainistes. Mais il y a plus.

Marguerite Blais, ex-libérale, qui s’en va maintenant à la CAQ ? Opportuniste ! Bien des électeurs ont fait le même chemin qui mène du PLQ à la CAQ. Un chemin que plein de gens de la CAQ ont emprunté en sens inverse avant les dernières élections : Gaétan Barrette, Dominique Anglade, Sébastien Proulx (anciennement de l’ADQ), etc.

Surprenant de voir une politicienne du côté « social » dans le même parti que des représentants de la droite économique dure ? À première vue, évidemment. Mais souvenons-nous que les premières années libérales ont été sous le signe des restrictions et des compressions. Si elle voulait à tout prix le pouvoir, elle n’aurait pas démissionné du PLQ…

On peut lui imputer toutes sortes de motifs. On peut haïr son choix. Je dis simplement ceci : oui, ça se peut, aller à l’assemblée d’investiture libérale de quelqu’un une semaine et se présenter pour un autre parti la semaine suivante.

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C’est maintenant au tour d’Alexandre Taillefer. Après avoir soutenu Jean-François Lisée, avoir été un membre « accidentel » du PQ, donné de l’argent à la CAQ et appuyé Manon Massé, il se retrouve avec le PLQ. Dans l’estime où est tenu ce parti actuellement, on ne peut pas se surprendre de l’accueil brutal qui lui a été réservé. Surtout qu’il dit avoir fait ce choix pour appuyer les positions « progressistes » de Philippe Couillard.

Je précise que je le fréquente depuis plusieurs années et je n’entends pas juger son choix ici.

Je me concentre sur ceci uniquement : est-ce une contradiction philosophique terminale que d’avoir appuyé différents partis et différentes personnes de partis radicalement opposés au fil des ans ? 

Pour ceux qui votent toujours de la même manière, élection après élection, sans doute. Pour les militants, c’est une horreur, une preuve d’absence de principes. À ce compte-là, Churchill n’en a jamais eu, lui qui a changé de parti plus souvent que de marque de champagne.

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Il y a 40 ans, le PQ comptait plus de 250 000 membres et le PLQ, plus de 150 000. Ils en comptent quatre fois moins aujourd’hui. Le même phénomène est observable dans à peu près toutes les démocraties constitutionnelles. L’esprit de parti se dilue de plus en plus. Emmanuel Macron a pris le pouvoir avec un nouveau parti en France, mais au fond « contre » tous les partis. On peut s’en offusquer, accuser la pensée « molle ». La réalité, c’est que pour satisfaire pleinement le citoyen-votant (qui revient du marché avec du yogourt islandais), il faudrait probablement pouvoir choisir à la carte dans trois ou quatre partis. Parce qu’on ne se contente pas d’une religion politique qui ferait le tour de toutes les questions. Parce que les enjeux sont complexes, les réalités, diverses, les contextes, variables. Et parce qu’on veut aussi souvent voter « contre », avec le véhicule le plus efficace, ou « pour » un truc très précis. Et parce que quand le travail parlementaire devient moins partisan, il lui arrive de s’élever un peu plus que d’habitude.

C’est ainsi qu’il y a de plus en plus de « queers » politiques.

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