Éducation

Un faux procès présidé par un vrai juge

Assassiné en 1957, Rudolf Kasztner a-t-il collaboré avec les nazis pour faire tuer des milliers de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ? « Non », a tranché le jury composé de huit élèves de l’école secondaire Miss Edgar et Miss Cramp, au terme d’un procès simulé présidé par le juge Stephen Hamilton de la Cour supérieure, jeudi après-midi, au palais de justice de Montréal. Des élèves de l’école allemande Alexander von Humboldt prétendaient que Rudolf Kasztner était coupable de traîtrise. Des élèves du lycée juif Herzliah soutenaient le contraire. Explications.

L’idée

L’idée de simuler un procès présidé par un vrai juge dans une vraie salle de cour est celle de Joseph Fima, professeur d’histoire juive au lycée hébraïque Herzliah, une école privée de Montréal. C’était le troisième « faux » procès qu’il organisait en trois ans. « On ne veut pas raconter l’histoire, explique-t-il. On veut que les étudiants fassent la recherche. On pense qu’ils vont mieux comprendre que si on leur donne un cours. » Isaac Bouhdana, 16 ans, dont c’était la deuxième expérience, approuve : « J’adore la cour, j’adore la recherche », dit-il, vêtu de l’uniforme scolaire, chemise blanche et cravate rouge. L’an dernier, dans un autre procès, Isaac a joué un avocat de la poursuite. Cette année, il était du côté de la défense. Son but : prouver que Rudolf Kasztner n’était pas un traître. Le jury lui a donné raison sur toute la ligne.

L’histoire

L’histoire, véridique, a eu lieu pendant la Seconde Guerre mondiale, en Hongrie, sous l’occupation nazie. « Les Allemands savent qu’ils vont perdre la guerre et devoir se rendre », raconte le professeur Fima. En 1944, la Hongrie était l’endroit le plus sûr pour les juifs en Europe, dit-il. La population juive, qui atteignait 450 000 personnes en 1939, au début de la guerre, était de 825 000 personnes en 1944. Beaucoup de juifs avaient fui la Pologne pour gagner la Hongrie dans l’espoir d’échapper aux nazis. Mais, à partir de mars 1944, Hitler a ordonné à Adolf Eichmann d’organiser la déportation de 800 000 juifs vers le camp d’extermination d’Auschwitz, en Pologne. « Pendant une très courte période, six semaines, 500 000 juifs ont été exterminés. Un record. À peu près 12 000 personnes par jour », précise M. Fima.

L’accusé

L’accusé, Rudolf Kasztner, était un juif hongrois né en 1906. Avocat et journaliste, il dirigeait le Va’adat, le comité d’aide et de secours sous l’occupation nazie. Il a négocié avec l’Allemand Adolf Eichmann pour faire sortir 1685 juifs du pays à bord d’un train en direction de la Suisse, en échange d’argent, d’or et de diamants. On lui a reproché d’avoir participé à l’élaboration de la liste des personnes autorisées à quitter la Hongrie. De nombreux juifs sauvés étaient des amis personnels, des parents ou des juifs fortunés. Malgré cela, la plupart des juifs le considèrent comme un héros qui a risqué sa vie en négociant avec Eichmann. D’autres, toutefois, l’ont accusé de traîtrise. Après la guerre, Kasztner a subi deux procès en Israël : il a perdu le premier et gagné le second. Il est mort assassiné, en mars 1957, par un jeune homme d’extrême droite de 24 ans.

Le procès

« Ce procès parle de jugement moral, dit le professeur Fima. Nous, à l’école, on veut que les jeunes forment leur jugement, qu’ils puissent apprendre de l’expérience des autres et l’appliquer à leur propre vie. Peut-être qu’on va avoir de meilleures personnes et un meilleur environnement pour tout le monde. On espère avoir une société plus tolérante. » Pour se préparer au « faux » procès, les élèves ont eu de nombreuses rencontres. Le projet avait pour but de les intéresser à l’histoire, mais aussi au droit. « Je trouve que c’est très intéressant de voir comment un procès se déroule dans la vraie vie, c’est une bonne pratique pour le futur », affirme Talia Kliot, 17 ans, qui jouait le rôle de greffière.

Le juge

Stephen Hamilton est juge à la Cour supérieure. Mais jeudi, il était un peu un comédien. Le procès qu’il présidait avait été scrupuleusement scripté par les élèves. « J’ai eu le matériel qu’ils m’ont fourni », nous a-t-il dit peu de temps avant le début de l’exercice qui se déroulait dans la salle 3.11 du palais de justice de Montréal. « J’ai mon script, tout est écrit : ce que je dois dire, à qui et quand. On va voir si je réussis à suivre ! » La Couronne et la défense ont fait leur déclaration d’ouverture et appeler leurs témoins. Les avocats ont plaidé brièvement et les jurés se sont retirés pour délibérer. Tout ça, en trois heures et demie. « Je trouve important pour les jeunes de comprendre comment fonctionne le système juridique, a dit le juge Hamilton. C’est important pour eux de participer à quelque chose qui ressemble à un vrai procès. »

Le verdict

Les membres du jury, huit jeunes filles de l’école secondaire de Westmount Miss Edgar et Miss Cramp, ont délibéré pendant une dizaine de minutes avant de rendre leur verdict à 16 h 30 : « Non coupable ». Il était temps. L’école était finie…

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