Pointe d’humour

Les meilleurs hommes le savent

Elle a un bon papa et je le savais. Je le savais quand j’avais juste mes deux garçons qu’il y aurait quelqu’un d’autre un jour. Quand je les alignais côte à côte en ordre de grandeur, je voyais bien qu’il y avait un vide. Ce vide serait comblé par Jeanne. Je ne savais pas qu’elle serait une fille. 

Tout le monde m’affirmait que j’en voulais un troisième pour avoir une fille, mais je m’en foutais. Aussi parce que je n’y croyais pas. « T’as 80 % de chances d’en avoir un troisième du même sexe », me disait-on. Je m’étais faite à l’idée. Je serais une mère de trois garçons. J’aurais une vie remplie de Tortues Ninja et de noms de dinosaures et mes toilettes sentiraient à jamais le métro de Paris, c’est-à-dire : le pipi.

Mais finalement, non. Quand on m’a tendu le bébé après cinq heures d’accouchement, je m’étais résignée. J’ai ouvert les yeux et dans le flou de la scène, j’ai vu un truc qui pendouillait et je me suis dit : « Ah, bon, voilà, ça pendouille, c’est un garçon. » Eh ben non, c’était le cordon ombilical qui pendouillait et derrière le cordon, il y avait un truc bien rangé qui ne pendouille pas : une vulve.

Ben voyons. Tu me niaises que j’ai réussi à faire une fille ? Tu me niaises que c’est mon dernier enfant et qu’on a fait ce pari et qu’on est parvenus à briser la chaîne ? Malade. La cerise sur notre bonheur.

Je ne voulais pas une fille à tout prix. Je n’ai jamais été Barbie, rubans et ça me prend une fille pour jouer à la poupée et coiffer ses cheveux. Je n’étais pas cette petite fille et je ne suis pas cette femme. Mais je voulais une fille parce que je savais que je lui avais choisi un bon père.

Elle a un bon papa. Je les regarde ensemble et je le sais. Je sais qu’elle est en sécurité. Et je sais que ça lui apprend que l’on peut être une femme en sécurité avec un homme. Et ça, c’est très, très important. On vit dans un monde où les relations hommes-femmes en prennent pour leur rhume ces temps-ci. Le retour éhonté de la misogynie aux États-Unis est alarmant et nous rappelle que certains droits ne sont malheureusement jamais acquis. J’ai bon espoir que la colère des femmes les sauvera, parce que même s’il faut le répéter et le crier, certaines choses ne passeront plus jamais.

Une place a été conquise qui ne pourra pas être effacée. Nous ne retournerons pas à la soumission, même si certains hommes trouveraient cela plus simple ou flatteur. Ça peut paraître dur à croire, mais le témoignage de la Dre Ford devant la commission judiciaire du Sénat était plus fort que n’importe quel juge. Ce qu’elle a fait, qu’elle ait été crue ou non, qu’il ait été confirmé ou pas, était plus puissant pour le progrès que n’importe quelle loi votée. Elle a marqué les consciences. Elle a dit devant des centaines de millions de personnes : « J’ai été agressée sexuellement par cet homme*. » Et ça, tu le dis pour toi, pour te croire et pour les millions de femmes qui t’entendent et savent ce que ça veut dire : No. More.

F-i fi, n-i ni. Fini. Ça ne passera plus. Nous ne nous laisserons plus taponner impunément. Cette pousse a été semée dans la tête de millions de femmes et le mouvement ne s’arrêtera pas. Que l’on y croie ou non, le progrès est en marche. Et ça, les meilleurs hommes le savent.

Christine Blasey Ford, une universitaire de 51 ans, s’est dite sûre « à 100 % » d’avoir été agressée dans sa jeunesse par Brett Kavanaugh, le candidat de Donald Trump à la Cour suprême des États-Unis.

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