Nature

Pour l’amour… ou la peur des bibittes

Entre les enfants et les bibittes, il y a souvent une grande histoire d’amour. Ou une peur irrationnelle. Portraits d’entomologistes en herbe et, parce que les petites bibittes ne mangent pas les grosses, conseils pour surmonter sa peur des insectes. UN DOSSIER DE MARIE TISON

Une grande histoire d’amour

À 5 ans, Mathéo Côté est un grand amateur de petites bestioles.

« J’aime ça, chercher des bibittes. Je cherche partout, je creuse dans la terre. J’attrape toutes celles que je vois, sauf si elles m’échappent. Je prends une cage à bibitte, je les mets dedans. Je mets de la terre, du gazon. »

Marie-Ange Lauzon, 9 ans, est aussi une grande observatrice des petites bêtes. « J’aime les voir grouiller dans mes mains. Il y en a qui trouvent ça dégueu, mais moi, quand je les regarde de très près, je trouve ça intéressant : leur façon de manger, comment elles se déplacent. C’est drôle. »

Elle prend les choses au sérieux, consulte des livres sur les insectes pour savoir quelle nourriture donner à ceux qu’elle garde dans son vivarium.

Selon la biologiste Virginie Guichon, animatrice au Cercle des jeunes naturalistes, l’amour des enfants pour les insectes n’est pas bien surprenant.

« Les enfants sont curieux de nature. Ils aiment bien toucher à tout, explorer ce qu’il y a autour d’eux. Ils posent beaucoup de questions, ils veulent tout savoir. »

— Virginie Guichon

Les petites bibittes, justement, ont quelque chose d’intrigant par leur forme, leurs couleurs.

À l’Insectarium de Montréal, on n’a aucune difficulté à faire aimer les insectes aux enfants. « Ils sont à une étape de leur vie où ils sont en découverte constante, affirme Sonya Charest, responsable des programmes éducatifs à l’Insectarium. Ils n’ont pas cette barrière qu’on apprend à développer avec le temps. Quant on est plus vieux, on fait plus attention, on connaît plus les dangers, on a une certaine crainte. »

Pour les enfants, les insectes, c’est quelque chose de surprenant, ça sort de l’ordinaire, mais en même temps, c’est quelque chose qui se retrouve dans leur environnement proche, qu’ils côtoient au quotidien.

Les enfants s’intéressent beaucoup aux différents sens des insectes, note Mme Charest. « Ils nous demandent : “Est-ce qu’ils voient comme moi ? Est-ce qu’ils sentent comme moi ?” Les enfants veulent se comparer. Mais ce qui est drôle, c’est qu’il n’y a pas grand-chose de comparable. »

Au Cercle des jeunes naturalistes, on explique que les petites bestioles ne sont pas toutes des insectes. Il y a notamment les arachnides (un groupe qui comprend notamment les araignées), les myriapodes (comme les mille-pattes) ou les annélides (comme les vers de terre).

Justement, Marie-Ange Lauzon aime bien les vers de terre. « Ça ressemble à un petit serpent, c’est cute, s’exclame-t-elle. Des fois, il sort de son trou, puis il rentre. »

Mathéo Côté a une affection particulière pour les fourmis parce qu’il est « capable de les prendre ».

Mais celles-là, pas question de les garder : « Elles peuvent grimper hors de la boîte. »

Virginie Guichon note qu’il est possible d’aménager une fourmilière dans un contenant spécialisé qui permet d’admirer les galeries à travers une vitre. Il faut cependant convaincre papa et maman du bien-fondé de garder une colonie de fourmis à la maison. « C’est ça, le plus gros problème ! », s’exclame Mme Guichon.

Marie-Ange et Mathéo aiment tous deux les chenilles, qui peuvent construire leur cocon et, si tout va bien, en émerger sous la forme de papillons. Marie-Ange Lauzon a pu observer cette métamorphose dans son petit vivarium.

« Chaque soir, je vais voir le cocon. Parfois, ça se met à bouger. Je sais alors que la chenille va bientôt sortir comme papillon. »

— Marie-Ange Lauzon

Le papillon, chouchou des enfants

Le papillon est évidemment un des insectes préférés des enfants, affirme Sonya Charest. « C’est l’ambassadeur des insectes, lance-t-elle. D’emblée, la plupart des gens aiment les papillons. Mais une fois qu’ils sont ici, cette curiosité s’étend à d’autres insectes qu’ils ne connaissent pas. »

Les coccinelles et les mantes religieuses, qu’on voit dans les livres, les films, sont aussi très appréciées des enfants. Les phasmes, ces gros insectes qui ressemblent à des branchettes ou des feuilles, ont également la cote à l’Insectarium et au Cercle des jeunes naturalistes.

« C’est assez marrant de les observer, affirme Mme Guichon. Pour l’élevage à la maison, il suffit d’un vivarium et de quelques feuilles pour les nourrir. C’est assez simple. Mais ça se reproduit à une telle vitesse qu’au bout d’un moment, on est envahi. Il faut alors en donner à d’autres personnes. »

Lorsqu’on capture des bestioles à l’extérieur, il ne faut pas oublier de les relâcher dans la nature après un moment, un concept que Marie-Ange et Mathéo comprennent très bien. « Je ne veux pas qu’elles meurent, explique Marie-Ange Lauzon. Je ne veux quand même pas les massacrer. »

Il y a quand même des insectes que les deux naturalistes en herbe aiment moins. Pour Marie-Ange, ce sont les scarabées qui se retrouvent dans les piscines et qui s’agrippent fermement à tout ce qui nage dans le coin. Pour Mathéo, ce sont les petits vers blancs : l’un d’eux a mordu le garçon, qui en garde un mauvais souvenir.

« J’aime les bibittes, mais je n’aime pas quand elles utilisent leurs moyens de défense », grommèle-t-il.

Quand la terreur règne

Ce ne sont pas tous les enfants qui aiment les bibittes. Certains les détestent, d’autres les craignent. D’où vient cette crainte ? Comment la faire disparaître ?

Une peur innée

Une certaine peur des insectes existe depuis la nuit des temps, à une époque où les humains cohabitaient avec de petites bêtes qui pouvaient être très dangereuses.

« C’était une façon de se prémunir du danger, indique Virginie Guichon, animatrice au Cercle des jeunes naturalistes. Cette peur innée est restée chez pas mal de monde. »

« Généralement, ce besoin de garder une certaine distance face à quelque chose qu’on ne connaît pas est moins présent chez les enfants », indique Sony Charest, de l’Insectarium. 

Une expérience malheureuse

Un enfant qui se fait piquer par un insecte, une guêpe, par exemple, peut en conserver une certaine crainte. Un parent peut cependant désamorcer ce processus dès le départ, indique Sonya Charest, de l’Insectarium, qui parle d’expérience. Elle devait avoir 6 ans lorsqu’un soir, un gros hanneton maladroit a foncé sur elle à plusieurs reprises.

« J’ai vraiment eu peur. Ça aurait pu déclencher chez moi une peur à long terme, mais ma mère a dédramatisé la situation. Elle m’a expliqué que cet insecte était simplement un gros nono. »

L’éducation

La peur des insectes peut être acquise. Les parents donnent souvent l’exemple. Ils peuvent transmettre leurs propres peurs ou la croyance d’un lien entre les insectes (comme les blattes) et le manque d’hygiène.

« Quand on fait des ateliers qui impliquent la manipulation d’insectes, on a souvent un enfant super curieux qui a envie de toucher, dit Virginie Guichon, du Cercle des jeunes naturalistes. Mais en arrière, on a le parent qui pousse des cris de dégoût. On voit alors que l’enfant hésite. Ça le coupe dans sa curiosité. »

Sonya Charest observe la même chose à l’Insectarium.

« On a souvent les enfants tout près des insectes et les parents beaucoup plus loin. »

Crise de panique

Il arrive qu’à l’Insectarium, un enfant se trouve dans un état de panique, par exemple au cours de l’activité « Papillons en liberté ». Il y a tout simplement trop d’insectes en même temps.

« Si l’enfant est dans un état phobique, son cerveau est incapable de comprendre la raison, affirme Sonya Charest. C’est physiologique. C’est comme se retrouver devant un grizzly. Ça ne sert à rien d’essayer de raisonner, il faut simplement se retirer de la situation. Plus tard, la raison redeviendra fonctionnelle. »

Petits pas

Il y a au moins deux méthodes pour guérir les phobies, indique Sonya Charest, de l’Insectarium.

« Il y a celle, un peu cruelle, qui implique un contact un peu radical et vite. Mais il y a surtout celle qui marche très bien, soit la désensibilisation tranquillement, pas vite. Parfois, on part simplement d’une photo : c’est suffisant comme premier contact. Puis, il peut y avoir des premiers contacts avec la bête elle-même. Quand les expériences se multiplient avec la chose, insecte ou araignée, le cerveau finit par comprendre qu’il n’y a pas de raisons de déclencher les signaux d’alarme. »

Climat de confiance

Les animateurs, que ce soit au Cercle des jeunes naturalistes ou à l’Insectarium, peuvent susciter la confiance par leur simple comportement.

« Ils vont installer un climat favorable par leur comportement verbal et non verbal, ils vont démontrer qu’on peut être en confiance et qu’on peut s’émerveiller devant ces petites choses », déclare Sonya Charest, responsable des programmes éducatifs à l’Insectarium.

L’enfant en confiance peut alors poser des questions.

Les parents peuvent jouer ce rôle à la maison. Toutefois, ils n’ont pas nécessairement les réponses aux questions des enfants et ils n’ont pas toujours accès à l’insecte qui terrorise le jeune pour le faire observer de plus près.

Créer des liens

La biologiste Virginie Guichon, du Cercle des jeunes naturalistes, préconise l’observation de la petite bête qui fait peur.

« Je pense que la meilleure solution, c’est de la capturer. On la met dans un vivarium, on l’observe pendant quelques jours, on s’en occupe, on lui donne à manger. Ça permet à l’enfant d’apprendre à connaître la petite bête. Ça crée un lien. »

Elle-même a vaincu sa crainte des araignées en manipulant une mygale, une sorte de grosse araignée poilue.

« Ça marche doucement dans votre main, c’est tout doux, il n’y a pas de peur à avoir. »

Apprendre à vivre avec les insectes… même les mouches noires !

Amos — Le Labyrinthe des insectes à Amos, en Abitibi, célèbre son cinquième anniversaire cette année. Rencontre avec son fondateur.

Quoi de mieux pour surmonter ses peurs que d’y faire face ? Tommy St-Laurent, instigateur du Labyrinthe des insectes à Amos, utilise ces mal-aimés comme armes de désensibilisation massive.

Lorsque Tommy St-Laurent était petit, ses parents étaient une famille d’accueil. Il a donc appris à un très jeune d’âge à aller vers l’autre, sans jugement. « Lorsqu’on met nos idées perçues de côté, ça nous permet de faire des découvertes, dit-il. C’est un peu la même chose avec les insectes. La peur est un apprentissage négatif. Il faut vider le négatif véhiculé autour des insectes et le changer en positif. » 

Tommy St-Laurent a un faible pour les insectes depuis toujours. Pendant ses années de travail en foresterie, il a été sensibilisé au rôle essentiel qu’ils jouent dans la nature. Même les maudites mouches noires ! « J’ai appris à les comprendre et à vivre avec elles, explique-t-il. Quand on connaît les insectes et leur rôle dans l’écosystème, c’est beaucoup plus facile de les gérer. »

Au fil des ans, Tommy St-Laurent a bâti sa collection d’insectes naturalisés dans ses temps libres, sans but précis. Un jour, son frère, enseignant au primaire, a demandé à ses élèves de formuler des questions à propos des insectes dans le cadre d’un cours de français. Tommy St-Laurent est allé y répondre en présentant sa collection d’insectes, après avoir répété sa présentation dans la classe de son fils. C’est à ce moment-là qu’il a constaté qu’il y a un réel manque de connaissances envers les insectes, qui se traduit souvent par de la peur.

En cinq ans, des milliers de jeunes et moins jeunes ont visité le Labyrinthe des insectes. Si plusieurs étaient craintifs au départ, tous sont repartis apaisés et fiers d’avoir surmonté leur peur des petites bibittes qui ne mangent pas les grosses  !

La méthode de Tommy St-Laurent pour vaincre la peur des insectes

1. Éducation

Tommy St-Laurent commence par expliquer les grandes familles d’insectes et leur importance dans le cycle de la vie. Dans l’optique de mieux les connaître et de défaire cet apprentissage négatif, il invite les visiteurs à faire connaissance avec les bestioles dont il raffole.

2. Observation

Doucement, Tommy St-Laurent présente ses insectes vivants, un à un, en invitant les visiteurs à les observer sans trop les juger. « Je mise sur un processus d’évolution stratégique dans la présentation des espèces, précise-t-il. Je ne commence pas par les scorpions, disons. » Ce faisant, il explique brillamment leur morphologie et leurs outils biologiques spectaculaires.

3. Manipulation

Une fois les connaissances acquises et les comportements des insectes compris, les visiteurs sont maintenant prêts à les toucher, à les prendre, voire à les taquiner. « Bien souvent, les parents ou les enseignants sont les plus réticents à cette étape-ci, explique Tommy St-Laurent. Au bout du compte, tout est dans l’approche. Si on rend ça drôle, on raconte le tout de façon ludique, on est capable de créer une expérience inoubliable, même pour les adultes  ! Cela donne des outils à tout le monde pour vaincre d’autres types de peur plus tard. »

534, chemin Vézeau, Amos

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