Opinion  Marc Séguin

Le territoire

J’ai beaucoup parcouru le Québec ces dernières semaines. Loin des destinations et des pôles touristiques ; plus près de la vraie vie. Régions éloignées, on s’entend. Ancrées au sol.

J’ai passé la semaine dans un petit village de la Basse-Côte-Nord : Baie-Johan-Beetz. Un village de 90 habitants, dans la baie d’un littoral rude et magnifique. Un village qui a presque été rasé par un grand incendie de forêt en 2013.

La Basse-Côte-Nord survit beaucoup grâce aux redevances d’Hydro-Québec du projet hydro-électrique de La Romaine. Ça fait 12 ans que l’on construit ces barrages. Une énergie presque propre ; parce qu’il y a tout de même quelques revers humains et environnementaux à barrer une rivière et inonder les terres. À tout prendre, c’est un choix calculé qui semble correspondre aux valeurs d’énergie que l’on se souhaite. Ça semble OK.

Le petit village de Baie-Johan-Beetz est un condensé de l’histoire du Québec ; par son rapport au territoire, d’abord habité par les Premières Nations, ensuite par les Européens, suivi des Blancs d’ici. Et encore par son rapport avec les Premières Nations. Toute la région est infusée par la culture innue. L’exploitation du territoire est un sujet de discorde, comme partout ailleurs. Le gouvernement doit être habile et au fait.

La Minganie (circonscription de Duplessis) vote PQ depuis 1976. On m’a aussi rappelé une visite de René Lévesque qui avait visité tous les villages de la Côte-Nord. Les échos de l’attachement d’un premier ministre pour le territoire, et ses gens, traversent le temps…

Depuis la colonisation, on y a vécu des ressources de la forêt ; des fourrures, surtout. Et des rivières à saumon ; loisirs de riches Américains qui, n’en déplaisent à plusieurs, ont sauvé le saumon de sa disparition en protégeant leur loisir. Disons qu’il y a des communautés (j’inclus les Blancs ici) qui ont trop longtemps cru que la Terre et ses ressources étaient sans fond.

On y a aussi vécu de la mer, jusqu’à ce que Pêches et Océans Canada gère, mieux que mal on me dit, une industrie fragilisée par une mauvaise compréhension des stocks et des impacts environnementaux du « progrès », comme les chalutiers et le réchauffement climatique.

Accoté au bar l’Écoutille de Havre-Saint-Pierre, j’ai écouté les locaux me raconter ce que c’était avant. Et avant, c’était il y a à peine 30 ans. Une époque où on pouvait trouver des produits frais sur les quais. C’était aussi l’époque où il était plus simple de se nourrir. La ressource est encore là, mais c’est souvent géré par une industrie qui exporte, notamment au Japon, les mollusques, les crustacés et les fruits de mer de nos fonds marins. Trop peu de gens savent qu’on a ici des produits rares à la tonne, comme des oursins, des pétoncles, des couteaux, des concombres de mer…

Avant, aussi, la baie du Havre était gelée. Ce n’est plus le cas. Et persistent des sourds à qui on sonne des cloches et des alarmes depuis le début des années 80.

On y exploite le titane, mais le monsieur qui me parle est maintenant employé par Parcs Canada. On a beaucoup misé sur le tourisme des îles de Mingan depuis que les pêches s’en vont ailleurs. Ce n’est qu’un avis, mais ça semble nettement insuffisant pour faire vivre une région. On me dit que la mode du kayak des dernières années est complètement tombée à plat.

Parenthèse. Dans les régions éloignées, du nord du Saguenay, de la Gaspésie et de la Côte-Nord, il est fréquent de voir des commerces et des restaurants fermer à cause du manque de main-d’œuvre. C’est écrit noir sur blanc dans leurs vitrines. En s’excusant de ne pas pouvoir être ouverts.

Et les grosses villes continuent leurs progressions verticales.

À Baie-Johan-Beetz, on veut des immigrants et des projets. Ils y sont bienvenus. Peut-être faut-il le rappeler aux politiques d’immigration ?

Faut juste être fait un peu plus fort qu’ailleurs à cause du climat. Mais il y a aussi du wifi, du ciel bleu et des nuages. À pied, j’y ai cueilli des lièvres, des airelles, des bleuets, des canneberges.

La route de Havre-Saint-Pierre, et du reste du continent, est arrivée à Baie-Johan-Beetz en 1996. Ça n’a jamais empêché les gens d’y vivre avant. Et tout ça continue. Me suis demandé pourquoi et j’y ai vu de la fierté. Pas juste ça, on s’entend, mais y en a beaucoup. Si ça ne s’achète pas avec l’économie, on sait que ce sentiment peut s’inventer et s’entretenir. Avec une certaine inquiétude aussi. Ça responsabilise le territoire quand il nous préoccupe. Notre territoire doit être assumé, habité et occupé par des gens fiers. J’ai vu ce que ça donne à Baie-Johan-Beetz.

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À l’agenda cette semaine.

Justement, parlant du sol, du ciel et des nuages.

On ne doit pas attendre après les gouvernements pour avancer. On s’y est trop fiés ces dernières années. On y a perdu de la volonté. Parfois, les changements doivent venir d’la cuisine. Alors avec une gang de scientifiques et de pelleteux de nuages (hé…hé… dont je fais partie), j’ai soutenu et cosigné un texte qui sera présenté ce mercredi 7 novembre. Rien pour virer le monde à l’envers, mais un effort juste et volontaire pour s’assurer qu’il restera, justement, quelques nuages à pelleter dans l’avenir. À suivre.

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