69e Berlinale

Catherine Deneuve et la radicalisation

Dans L’adieu à la nuit, leur huitième long métrage ensemble, Catherine Deneuve et André Téchiné abordent de façon sensible un sujet délicat : la radicalisation de jeunes qui veulent partir faire le djihad en Syrie.

Berlin — Leur première rencontre remonte à Hôtel des Amériques, en 1981. André Téchiné fut l’un des premiers cinéastes à voir Catherine Deneuve autrement, en lui confiant des rôles de femmes dénués de tout aspect glamour. Près de 40 ans plus tard, et sept autres longs métrages en commun, le réalisateur des Roseaux sauvages a eu la ferme intention d’écrire pour son actrice fétiche un personnage de « terrienne ». Il y a des animaux dans L’adieu à la nuit, beaucoup de végétation aussi. C’est que dans sa campagne occitane, Muriel, le personnage qu’incarne l’ancienne demoiselle de Rochefort, dirige un centre équestre, rythmant sa vie au fil du travail quotidien qu’exige une telle entreprise.

Aussi se fait-elle une joie d’accueillir son petit-fils Alex (Kacey Mottet Klein), qui vient passer quelques jours avec sa grand-mère avant son grand départ pour Montréal, où il compte s’installer. Or il se trouve que la métropole québécoise, en vérité, ne figure pas du tout sur son itinéraire. Quand Muriel comprendra les véritables intentions d’Alex, qui s’est converti à l’islam et radicalisé au cours des derniers mois, elle tentera de trouver le moyen de l’en dissuader. Le traitement d’une telle histoire peut facilement être encombré de pièges en tous genres, mais le cinéaste, aidé de sa scénariste Léa Mysius (Ava), offre ici un film aussi prenant que délicat.

« Je me suis mise dans la peau d’une femme qui essaie de comprendre sans juger ce qui arrive à son petit-fils. Il y a beaucoup de compassion dans ce personnage, une compassion très shakespearienne », a déclaré hier Catherine Deneuve au cours d’une conférence de presse.

Un désir brûlant de sacrifice

De son côté, André Téchiné a visé l’authenticité en reprenant les véritables paroles de jeunes radicalisés, respectant ainsi le langage qu’ils utilisent pour nourrir leur doctrine. « Je ne suis pas un sociologue, mais il me semble que tout ce mouvement coïncide avec l’arrivée des réseaux sociaux, vers 2005 », constate-t-il. 

« Les paroles des radicalisés traduisent un désir brûlant de sacrifice. La politique n’a alors aucune autonomie, car la spiritualité de ces jeunes se colle au militaire. La religion devient leur seule raison de vivre, leur unique passion et leur raison de mourir. »

— André Téchiné

Le cinéaste trouvait aussi important qu’un regard soit posé sur cette histoire par un personnage issu d’une génération plus ancienne, comme un champ-contrechamp entre une femme très terrienne et cette parole dangereuse et violente. « On n’est pas très tolérant à 20 ans, a lancé Catherine Deneuve. On le devient avec le temps, avec l’âge, grâce à la façon avec laquelle on regarde la vie autour de soi. Et puis, cette grand-mère est assez maternelle avec ce petit-fils très en colère, dont la mère est morte et dont le père vit au loin. Alors oui, on devient plus tolérant en vieillissant, mais je reste quand même très intolérante sur certains points ! »

L’adieu à la nuit prendra l’affiche en avril en France. Aucune sortie n’est encore prévue au Québec.

Un très bel accueil critique pour Denis Côté

Dans le tableau des étoiles du journal spécialisé Screen, où des critiques internationaux évaluent les films de la compétition, Répertoire des villes disparues se classe en troisième position avec une cote de 2,7, tout juste derrière les deux leaders, Öndög et Dieu existe, son nom est Petrunya, dont la cote est de 2,8.

Denis Côté est lui-même surpris par cet accueil critique, d’autant que la réaction du public lors de la projection officielle, plutôt polie, ne laissait guère présager un tel engouement. De surcroît, la presse dite de référence (Variety, Hollywood Reporter, Screen, etc.) soutient favorablement le film, à divers degrés d’enthousiasme. « La preuve que le film a plu est que personne n’a annulé d’entrevue aujourd’hui et on en ajoute même à mon programme demain ! », s’est étonné le cinéaste, hier matin, alors qu’il entreprenait à 10 h 30 une série d’entrevues avec des journalistes internationaux, qui dureraient jusqu’en début de soirée.

« On m’a quand même accordé une pause de trois heures cet après-midi », a-t-il confié. Car Denis Côté doit se ménager. Même s’il paraît très en forme et que son esprit est vif et enjoué, son état de santé – il souffre d’une maladie dégénérative du rein – ne lui permet pas d’excès, surtout lors d’un événement comme la Berlinale, où le programme est exigeant et les horaires très serrés. « Tout se passe bien jusqu’à maintenant parce que je suis sur l’adrénaline, explique-t-il. Mais je dois refuser toutes les invitations, même aller prendre un café avec un ami, pour me concentrer seulement sur ce que j’ai à faire. »

Des références inattendues

Ayant assisté à une table ronde autour de laquelle se trouvaient des journalistes venus d’ailleurs, La Presse a pu constater la fascination qu’exerçait le nouveau film du réalisateur de Curling. Plusieurs questions posées à Denis Côté ont d’ailleurs porté sur le Québec. Le cinéaste a ainsi dû expliquer le contexte unique dans lequel se trouve ce pays mal connu, « isolé dans un océan anglophone, pas tout à fait en lien avec la France, qui n’a rien à voir avec les États-Unis ni le Canada anglais ».

Des références plus inattendues ont aussi été évoquées : un journaliste portugais a vu dans une scène un hommage à Shining et à Shelley Duvall. Une autre, venue de Pologne, a vu des échos de Tom à la ferme. Le cinéaste répond qu’à vrai dire, deux films l’ont inspiré : Nashville de Robert Altman, pour l’aspect choral de l’histoire, et Théorème de Pier Paolo Pasolini, pour la scène de lévitation.

L’aspect monochrome et cru des images, tournées en Super 16, a aussi suscité quelques questions. « Au Québec, nous avons de merveilleux techniciens et on fait du très beau cinéma, a expliqué le cinéaste. 

« Tout est impeccable, très propre. J’avais envie d’aller un peu à contre-courant. Les images de Répertoire des villes disparues sont âpres, elles n’ont pas été nettoyées au laboratoire, mais elles ne sont pas laides ! »

— Denis Côté

Le cinéaste a aussi expliqué aux journalistes étrangers qu’il bénéficiait du soutien des institutions québécoises et canadiennes grâce à ses sélections dans les festivals. « On aime que mes films voyagent, mais en même temps, on sait très bien qu’ils ne deviendront pas de grands succès au box-office ! »

69e Berlinale

En bref

Netflix de nouveau contesté

Même si Roma d’Alfonso Cuarón a obtenu l’an dernier le Lion d’or à Venise, le conflit qui oppose Netflix et les exploitants de salles de cinéma est loin d’être apaisé. Dans une lettre ouverte adressée à la direction de la Berlinale et à la ministre de la Culture, Monika Grütters, 160 exploitants allemands de salles ont réclamé le retrait de la compétition du nouveau film d’Isabel Coixet, Elisa y Marcela, dont les droits ont été acquis par le géant de la diffusion en continu. Un porte-parole du festival a fait valoir au site spécialisé Deadline qu’ayant droit à une sortie en salle en Espagne, d’où il provient, le film ne contrevenait pas au règlement du festival. Le directeur artistique de la Berlinale, Dieter Kosslick, a de son côté déclaré que les festivals internationaux devraient emprunter à l’avenir une position commune afin de savoir comment gérer les films de cinéma destinés aux plateformes.

Le prochain Côté à Cannes ?

Alternant les petites et plus grandes productions, Denis Côté proposera prochainement un long métrage expérimental, fait de façon entièrement indépendante avec un budget de 10 000 $. Wilcox, film à un seul personnage, a déjà été tourné l’automne dernier et serait même déjà prêt à être diffusé. Le récit est construit autour d’un homme solitaire et mystérieux (Guillaume Tremblay) qui flâne aux abords des routes et s’infiltre dans des endroits abandonnés. « Mais je veux laisser à Répertoire des villes disparues le temps de vivre avant de sortir le suivant, a déclaré le cinéaste. On lancera probablement Wilcox dans un festival, Locarno ou Toronto, mais on l’a aussi soumis à Cannes. Mais comme c’est un film expérimental… »

Les « difficultés techniques » de Zhang Yimou

Dans une compétition où les pointures sont assez peu nombreuses, la Berlinale a dû à contrecœur retirer de sa programmation le nouveau film de Zhang Yimou, One Second, à cause de « difficultés techniques lors de la postproduction ». Plusieurs observateurs ont cru à un problème d’échéancier, mais, selon les journaux spécialisés (Screen et Variety notamment), il appert que le nouveau film du réalisateur du Sorgho rouge, lauréat de l’Ours d’or en 1988, aurait été bloqué par le comité de censure à Pékin. Les règles ont en effet été resserrées depuis l’an dernier et chaque film doit avoir le sceau final du Parti communiste chinois. Qui plus est, une autorisation de sortie doit aussi être délivrée pour toute production sélectionnée dans un festival international. Il semble que One Second, dont l’intrigue est campée pendant la révolution culturelle des années 60 et 70, n’ait pas encore franchi ces étapes.

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