Opinion

La FFQ vise juste 

En réponse à la chronique de Rima Elkouri publiée le 30 octobre, « Fractures féministes »

Madame Elkouri, vous avez écrit une chronique contre la proposition votée par la Fédération des femmes du Québec (FFQ), le 28 octobre dernier.

La proposition s’inscrit dans un mouvement international pour la reconnaissance des droits des travailleuses du sexe, c’est-à-dire pour que les personnes qui travaillent dans le domaine du sexe, que ce soit comme masseuses, danseuses érotiques, sugar babies, escortes, travailleuses de rue, etc., puissent avoir droit aux normes de sécurité et de santé liées à l’emploi. La proposition votée visait aussi la reconnaissance de l’agentivité des travailleuses du sexe. 

On entend souvent que les femmes qui choisissent de travailler dans l’industrie du sexe sont une minorité de femmes plus privilégiées. Il n’y a pas beaucoup de statistiques officielles en lien avec l’industrie du sexe, étant donné qu’il est criminalisé et stigmatisé. Les travailleuses du sexe ne peuvent pas affirmer haut et fort la nature de leur emploi ; il est donc difficile d’avoir des sources valides à propos des différents emplois liés au travail du sexe. Celles qui ne vont pas chercher d’aide ne rentrent pas dans les données de recensement recueillies par les centres d’aide contre les violences sexuelles, tels que la CLES, à Montréal. 

Vous affirmez que la majorité des femmes dans l’industrie du sexe sont vulnérables parce qu’elles seraient pauvres, toxicomanes ou racisées. Je ne sais pas où vous allez chercher vos statistiques, mais je suis désolée de vous l’apprendre : les films et les images de jambes à talons hauts utilisées par les médias ne sont pas des sources fiables.

S’il y a des travailleuses du sexe marginalisées, toutes ne se considèrent pas comme vulnérables ou comme des victimes. Certaines apprécient même le fait d’avoir un emploi leur permettant de survivre dans cette société oppressive.

De toute façon, prohiber le travail du sexe ne sera pas d’une très grande aide lorsque ces femmes se retrouveront sans emploi ou qu’elles devront continuer à travailler dans des conditions plus clandestines et plus dangereuses. 

Je ne comprends pas pourquoi nous associons toujours l’exploitation sexuelle au travail du sexe. L’exploitation sexuelle de femmes et de filles partout dans le monde est une désolante réalité. Mais ce n’est pas en prohibant le travail du sexe que l’exploitation sexuelle va disparaître.

Lutter contre la stigmatisation, la violence et la criminalisation serait bénéfique pour toutes les femmes dans l’industrie du sexe, autant celles qui y sont par choix que celles qui y ont été forcées. Reconnaître les droits des travailleuses du sexe ne donne pas carte blanche aux exploiteurs et aux malfaiteurs. Au contraire, les travailleuses auraient plus de droits. C’est justement le but de la proposition votée. 

Qu’elles soient minoritaires ou non, ignorer l’existence d’un groupe de femmes militant pour le droit à un travail sécuritaire ne peut pas être féministe.

Des femmes militent chaque année dans la rue et dans plusieurs villes du monde pour lutter contre la stigmatisation, la criminalisation et la clandestinité du travail du sexe, qui le rendent plus dangereux. Elles sont une présence dans la société, et ce, même si ça contredit certaines de nos idées préconçues en lien avec la sexualité des femmes. 

Vous parlez de fractures féministes et de chicanes internes au sein du féminisme en lien avec la question du travail du sexe et du port du voile. C’est sûr que lorsque des soi-disant féministes nient la parole de tout un groupe de femmes, ça va semer la discorde. Le discours dominant prohibitionniste qui voit la majorité des femmes dans l’industrie du sexe comme étant des victimes « sans voix » est ironique, puisque c’est justement le discours prohibitionniste qui nie la parole des travailleuses du sexe. 

Je pensais que l’époque où les femmes n’avaient pas le droit de travailler, où leur opinion n’était pas considérée et où on les jugeait incapables de prendre leurs propres décisions était révolue.

Il n’est pas féministe d’empêcher des femmes de travailler. Il n’est pas féministe de limiter la sexualité des femmes. Il n’est pas féministe de parler au nom de toutes les travailleuses du sexe. Il n’est pas féministe de refuser d’être solidaires envers des femmes qui demandent le droit à un travail sécuritaire. Il n’est pas féministe de considérer systématiquement les travailleuses du sexe comme des victimes ayant besoin d’aide. 

Je pense que la proposition votée par la FFQ est un pas vers l’avant pour les femmes d’aujourd’hui. Elle relève d’une évidence, selon moi. Laisser une personne décider de son emploi et la laisser travailler est à la base des droits de citoyenneté. Il est temps d’ouvrir les yeux et de laisser tomber de vieux préjugés sexistes qui visent la répression de la sexualité des femmes.

Réponse de Rima Elkoury

Madame Carle-Landry, s’il est vrai que les statistiques fiables concernant la prostitution sont rares, certains éléments montrent que ce ne sont pas les femmes les plus privilégiées de la société qui se retrouvent majoritairement dans l’industrie du sexe.

Dans son rapport Le travail du sexe : une activité à haut risque, Amnistie internationale note que « ce sont souvent les personnes qui vivent aux marges de la société et les plus exposées aux discriminations et à l’oppression qui finissent par vendre des services sexuels ». 

Le rapport souligne aussi que les personnes qui subissent des discriminations du fait de leur origine ethnique, de leur appartenance à une communauté autochtone ou de leur statut de migrante ou qui vivent dans la pauvreté « sont souvent surreprésentées » dans l’industrie du sexe.

Toutes ces femmes, pour qui la prostitution est trop souvent un « choix » en l’absence de réels choix, ne me semblent pas très avancées par une reconnaissance de la Fédération des femmes du Québec de leur « agentivité » et du « consentement à leurs activités ».

Opinion

FFQ et Kanye West, même combat

L’été dernier, le rappeur états-unien Kanye West a provoqué l’incrédulité générale en affirmant que l’esclavage était un choix pour les esclaves. Face aux réactions indignées soulevées par ses propos, le rappeur s’est drapé dans le rôle de la victime incomprise en expliquant sur Twitter qu’il était attaqué parce qu’il présentait de nouvelles idées.

Le dimanche 28 octobre dernier, plusieurs d’entre celles qui étaient présentes à l’assemblée générale extraordinaire de la Fédération des femmes du Québec ont pu constater que la FFQ était en train de faire une Kanye West d’elle-même.

En effet, après que plusieurs membres aient tenté d’amender l’énoncé 12 de la proposition du conseil d’administration de la FFQ sur les femmes et l’industrie du sexe, nous avons pu entendre avec consternation des membres du C.A. évoquer l’esclavage pour justifier le fait que, selon elles, il ne fallait absolument pas remettre en question l’énoncé, qui se lit comme suit : « Que la FFQ reconnaisse l’agentivité des femmes dans la prostitution/industrie du sexe incluant le consentement à leurs activités ».

Que veut donc dire le C.A. par « agentivité » ?

Celles qui refusaient d’amender l’énoncé 12 ont répété avec intransigeance qu’il s’agissait de reconnaître que chacun et chacune a la capacité d’agir et de choisir. L’agentivité existe même si une personne est enchaînée, ont-elles clamé au micro. Même les esclaves avaient de l’agentivité, ont-elles plaidé avec émotion.

Celles d’entre nous qui essayaient d’amender la proposition 12 avons tenté en vain d’expliquer que si l’agentivité signifie la capacité d’agir et de choisir, il faut tenir compte du fait que cette capacité ne peut être exercée pleinement par toutes les femmes de la même façon en raison des contraintes et rapports de pouvoir qui s’appliquent différemment sur les plus pauvres et moins privilégiées d’entre nous.

Bien que sur le moment, le climat de tension et de confrontation n’avait rien de drôle, il faut dire en rétrospective que la situation était tout de même assez cocasse. Les femmes réunies au Centre St-Pierre étaient face à un C.A. qui proclame son adhésion au féminisme intersectionnel* (sic), mais qui ne fait aucune analyse intersectionnelle de l’industrie du sexe. 

Ainsi, le C.A. se réfère au concept d’intersectionnalité pour prétendre tenir compte des oppressions qui ne sont pas vécues de la même manière par toutes les femmes. Cependant, ce même C.A. est persuadé que la capacité d’agir, de choisir et de consentir est vécue de la même manière par toutes les femmes dans l’industrie du sexe. Résultat : un amendement visant à ajouter « certaines femmes » après le mot agentivité dans l’énoncé 12 a fini par être retiré.

L’angle mort dans ce débat, c’est la violence des hommes et du système économique qui restreint la capacité d’agir de toutes les femmes, mais encore bien plus celle des femmes autochtones, immigrantes, sans statut, handicapées, pauvres, sans-abri, bref de toutes les marginalisées que la FFQ prétend vouloir mettre au centre de ses préoccupations.

Nous voilà donc face à une fédération qui nage en pleine contradiction. Certaines sont sorties de l’assemblée en se disant que la FFQ reconnaissait enfin le « travail du sexe ». D’autres se disaient que la FFQ avait réussi à maintenir une certaine neutralité. D’autres, qui se rappellent qu’en janvier dernier le C.A. avait protesté contre la fermeture de salons de massage érotique à Laval, se demandent si la FFQ va se lancer dans une vaste offensive de banalisation de l’industrie la plus violente envers les femmes.

La confusion n’a fait que s’amplifier depuis que des membres du C.A. ont pris parole dans les médias à la suite du vote du 28 octobre. Celles qui se décrivent comme des travailleuses du sexe et réclament plus de droits n’ont rien à gagner de cette confusion. La majorité des femmes dans l’industrie du sexe qui se disent piégées ainsi que celles qui en sont sorties et qui se décrivent comme des survivantes n’ont rien à gagner de cette confusion. Alors, qui sont donc les gagnantes de la prise de position confuse de la FFQ ? À ce stade-ci, Kanye West aurait peut-être quelque chose de plus cohérent à dire à ce sujet que le C.A. de la Fédération.

* L’intersectionnalité permet d’analyser et de décrire la réalité des femmes qui vivent de multiples oppressions ou discriminations de façon simultanée. Les statistiques aussi peuvent être utilisées pour décrire la réalité de ces femmes. De la même façon qu’on ne peut dire « le féminisme est statistique » parce qu’on utilise les statistiques pour décrire la réalité des femmes, on ne peut dire « le féminisme est intersectionnel » simplement parce qu’on utilise l’intersectionnalité pour décrire la réalité des femmes.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.