Robert Lafrenière

« Ma décision était prise à la fin de l’été »

Un mois après sa démission surprise, le commissaire sortant de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), Robert Lafrenière, met fin aux conjectures.

En entrevue exclusive avec La Presse, celui qui est littéralement pourchassé par les médias pour s’expliquer sur les raisons de son départ a dit que c’est au début de septembre qu’il avait pris la décision de quitter l’UPAC, au beau milieu de son deuxième mandat.

« En 2016, j’ai décidé de renouveler et je me sentais capable de faire un autre mandat de cinq ans. Mais là, de plus en plus, la fatigue m’atteignait. J’aurai 65 ans dans trois semaines, j’ai 45 ans de carrière, et l’été passé, j’ai pensé à mon affaire. Je suis parti en vacances durant trois semaines et je me suis reposé. Lorsque je suis revenu au bureau, je n’étais plus dedans, j’étais fatigué. Au début de juillet, j’ai dit à un proche que j’allais me payer un cadeau pour mes 65 ans, prendre ma retraite », a-t-il dit avec émotion.

Durant l’entrevue, M. Lafrenière a égrené ses longues années de service, marquées souvent par des moments de stress intense. Il a aussi convenu que les critiques l’avaient miné.

« À l’UPAC, il y a de la pression, les résultats doivent venir rapidement. Il y a un stress quotidien. J’ai toujours dit que la journée où je ne pourrais pas donner mon 100 %, j’allais quitter l’unité. C’est sûr que les critiques nous affectent, mais c’est une accumulation. On ne quitte pas un tel emploi sur un seul élément. Je suis fatigué, je suis très fatigué. »

« Les policiers meurent souvent à 68, 69, 70 ans. J’ai 65 ans. Est-ce que je peux m’amuser ? Je suis un maniaque de ski et de vélo de montagne. Est-ce que je peux en faire sans penser aux dossiers ? Mon frère est mort il y a trois ans, six mois après avoir pris sa retraite. J’ai eu un cancer qui a laissé des séquelles et qui pourrait revenir. »

« Le Superman que l’on a décrit n’est pas un Superman. Il est un être humain, un père et un grand-père. »

— Robert Lafrenière, commissaire sortant de l’UPAC

Pas un coup d’éclat

Quant à la date de l’annonce de la décision, le matin même des élections du premier octobre dernier, Robert Lafrenière affirme qu’il ne faut pas chercher un coup d’éclat là où il n’y en a pas.

« Si j’avais fait mon annonce durant la campagne, on aurait dit : “Lafrenière veut attirer l’attention.” Si je l’avais fait après, on aurait dit : “Ah, bien sûr, il s’en va, car il était l’homme des libéraux.” Je n’ai jamais été associé au Parti libéral. Je n’ai jamais senti de pression politique. »

« Je me suis dit en démissionnant le jour des élections que je ne portais ombrage à personne. Rappelez-vous comme les sondages étaient serrés. Je me suis dit qu’on ne pourrait pas faire d’amalgame et affirmer que c’était le résultat de l’élection qui m’avait influencé. »

— Robert Lafrenière, commissaire sortant de l’UPAC

« Je donnais un mois au gouvernement, la relève était en place et je partais pour deux semaines de vacances le lendemain. Je croyais que c’était la façon la plus adéquate et la plus respectueuse de le faire », dit-il.

Robert Lafrenière nie aussi que la décision du DPCP de casser les mandats contre le député Guy Ouellette dans l’enquête interne de l’UPAC sur les fuites de l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec ait influé sur sa décision.

« Ma décision était prise à la fin de l’été. Il n’y a pas eu de dernier clou dans le cercueil ici. Je voulais régler ça avant de partir pour l’Europe, c’est tout », assure M. Lafrenière, qui dit ne pas savoir pourquoi les mandats ont été cassés et répète que tout au long de l’enquête interne sur les fuites, les enquêteurs ont été accompagnés par un procureur et les mandats avaient été signés par des juges de la Cour du Québec. 

Au sujet de sa relation avec Guy Ouellette, Robert Lafrenière nie qu’il y ait un conflit entre les deux hommes. 

« C’est quelqu’un que j’ai connu comme policier. On ne s’est jamais engueulés. Il n’a jamais été un ami qui venait souper chez nous, mais c’est une bonne connaissance. »

— Robert Lafrenière

« On est allés une fois à un spectacle de U2 en 2011. Il avait eu des billets, il me les a offerts et je les ai achetés. Je ne peux pas parler de l’enquête [qui l’a visé], mais quand on a une enquête à faire, on a une enquête. »

« Est-ce qu’il vous offrirait encore des billets de U2 aujourd’hui ? a demandé La Presse.

— Disons que je suis saturé de U2 », a répondu Robert Lafrenière, en esquivant la question. 

Le premier commissaire de l’histoire de l’UPAC affirme qu’il part sans recevoir d’indemnité de départ ni d’allocation.

 « J’y aurais eu droit si j’avais fait tout mon mandat, mais la santé, ça n’a pas de prix. J’ai quand même une bonne rente, avec toutes les années que j’ai passées au gouvernement. Je n’ai rien demandé. J’ai combattu des gens qui pensent comme ça, je ne pouvais pas faire ça », explique-t-il. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

Robert Lafrenière

Robert Lafrenière sur différents fronts

Celui qui dirigeait l’UPAC depuis 2011 a essuyé de nombreuses critiques au cours de son mandat, des fuites de l’Enquête Machurer aux différents revers devant les tribunaux. Extraits.

L’enquête du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) sur les fuites et la gestion de l’UPAC

« Je sais que Me Madeleine Giauque [patronne du BEI] est proche de Guy Ouellette, mais ils ont mis une muraille de Chine et je crois à l’intégrité de ces gens-là. Je vais collaborer à l’enquête. On verra ce que ça va donner », s’est borné à dire M. Lafrenière.

Il ne veut pas en dire plus puisque l’enquête est en cours. 

Il ne sait pas quelles sont les « nouvelles informations » qui ont motivé la directrice des poursuites criminelles et pénales Me Annick Murphy à demander au BEI d’enquêter, mais ajoute que même s’il le savait, il ne le dirait pas.

Il n’a pas voulu non plus commenter le bras de fer impliquant la journaliste de Radio-Canada Marie-Maude Denis devant les tribunaux. 

L’impact des fuites sur l’enquête Mâchurer 

 « Je ne peux pas en parler, car ça fait l’objet d’une enquête, mais c’est sûr que ça a affecté le moral des troupes, surtout quand Mâchurer est sorti. Ça a été une grande distraction. 

— Est-ce que cela torpille l’enquête ?

— Je ne peux pas faire de commentaires. Je suis encore lié par mon serment de discrétion », dit-il. 

Les revers de l’UPAC devant les tribunaux 

La Presse a abordé avec M. Lafrenière les acquittements dans l’enquête sur le Faubourg Contrecœur et celui de l’homme d’affaires Tony Accurso dans le dossier de Mascouche.

« Ces dossiers ont mal fini. Je n’applaudis pas à ça, mais cela fait partie de l’exercice démocratique. Il y a des enquêtes de stupéfiants et de meurtre qui finissent avec des acquittements ou des verdicts de non-culpabilité. Il faut l’accepter. Tout le monde a droit à la présomption d’innocence. » 

Les enquêtes dont il est le plus fier

L’enquête Honorer, sur la corruption à Laval, qui a mené à la condamnation du maire Gilles Vaillancourt et à l’arrestation de 37 personnes. « Les gens attendaient tellement de résultats à Laval, ça silait depuis longtemps », affirme-t-il.

L’enquête Muet sur une tentative de corruption de la mairesse de Châteauguay, Nathalie Simon. « Une mairesse s’est levée et a joué le jeu pour attraper un bandit. On n’a pas de scène de crime, nous. Nous saisissons des documents et nous avons des témoins », dit M. Lafrenière, en insistant sur l’importance des 900 signalements de citoyens que l’UPAC reçoit chaque année et des 6000 qu’elle a reçus depuis sa création. « C’est le plus important, continuer à avoir l’appui des citoyens », croit-il. 

Le climat de travail

Le plus grand regret de Robert Lafrenière est de ne pas avoir réglé plus rapidement la question du mauvais climat de travail à l’UPAC, en particulier dans la division chargée de la vérification.

Il explique ce mauvais climat par le fait que les choses sont allées trop vite pour l’UPAC et sa division de vérification, mais assure que le problème est maintenant réglé.

« Jeudi dernier, 140 personnes étaient présentes à une petite fête qui a été organisée pour souligner mon départ, dont une trentaine de la vérification. Si le même party avait eu lieu en 2013-2014, il y aurait eu à peine trois ou quatre personnes », compare-t-il. 

Les peines pour les crimes de corruption

« Accurso a quand même été condamné à quatre ans et Vaillancourt à six ans. Est-ce que c’est assez ? Je crois qu’en matière de crimes économiques, les peines devraient être plus lourdes. Le Code criminel pourrait être amendé, mais je ne suis pas un spécialiste. Les carabiniers antimafia en Italie disent que ce qui fait le plus mal aux criminels, c’est lorsqu’on saisit leurs biens », résume M. Lafrenière. 

Ceux et celles qui affirment que le bilan de l’UPAC est faible

« Je ne sais pas par rapport à quoi, mais quand je nous regarde et nous compare à d’autres unités partout dans le monde, je reçois des félicitations. Nous sommes une référence. L’Espagne utilise nos outils de prévention. Nous enseignons à Turin en Italie depuis cinq ans. Depuis un mois, l’Australie communique avec notre équipe de prévention. Nous sommes allés en Ukraine. 

« Je crois que la corruption a diminué au Québec. Certains disent que les coûts des contrats ont chuté de 30 % et se sont stabilisés. Est-ce qu’on peut arrêter complètement la corruption ? C’est impossible. Le crime organisé est comme du chiendent. » 

Robert Lafrenière affirme que depuis que l’UPAC a été créée, 195 individus ont été accusés au criminel (dont 93 condamnés) et 170, au pénal (55 condamnés). Il ajoute que 50 millions de dollars ont été bloqués ou saisis et que 5000 entreprises ont fait l’objet d’une vérification. 

Le recrutement et le futur de l’UPAC

Robert Lafrenière admet que beaucoup d’enquêteurs de l’UPAC sont des jeunes qui arrivent de la patrouille, mais précise qu’ils apprennent vite et sont bien encadrés. Ces jeunes enquêteurs pourraient bientôt travailler dans de nouveaux bureaux aménagés sur la Rive-Sud de Montréal très modernes et adaptés à leurs besoins, comparables aux locaux des entreprises installés dans la Cité du multimédia à Montréal. 

Il continue d’être contre la nomination du nouveau commissaire avec l’appui des deux tiers de l’Assemblée nationale, car il estime que cette façon de faire n’écartera pas complètement les risques de nomination politique. En revanche, il est d’accord pour fixer la durée des mandats à sept ans, ce qui, finalement, se compare à la durée totale de son séjour à la tête de l’UPAC.

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