LA PRESSE EN CAROLINE DU NORD

RETOUR SUR UNE SEMAINE SANGLANTE

VENDREDI 16 SEPTEMBRE

Un Afro-Américain de 40 ans, Terence Crutcher, est tué par une policière blanche, à Tulsa, en Oklahoma. L’affaire suscite un tollé, puisque des images aériennes montrent que la victime avait alors les mains levées. Hier, la policière Betty Shelby a été formellement accusée d’homicide involontaire.

MARDI 20 SEPTEMBRE, EN APRÈS-MIDI

Le père de famille de 43 ans Keith Lamont Scott est abattu par un policier de Charlotte, en Caroline du Nord, vers 16 h, en sortant d’une voiture. Les forces de l’ordre étaient à la recherche d’un autre homme. Keith Scott, un Afro-Américain, tenait une arme à feu, selon les policiers. Ses proches soutiennent qu’il tenait plutôt un livre.

MARDI 20 SEPTEMBRE, EN SOIRÉE

Alors que le mot-clic #KeithLamontScott devient instantanément une tendance sur les réseaux sociaux, une foule commence à se former vers 19 h près du secteur où s’est produit le drame. La manifestation pacifique vire à la violence au cours de la soirée et se poursuit jusqu’à 3 h 30 du matin, notamment sur une autoroute.

MERCREDI 21 SEPTEMBRE, EN MATINÉE

Le matin, la mairesse de Charlotte Jennifer Roberts lance un appel au calme, tandis que le chef de police de la ville annonce qu’une arme à feu qui appartiendrait à la victime a été retrouvée près des lieux. Aucun livre n’a été trouvé, soutient le chef Kerr Putney.

MERCREDI 21 SEPTEMBRE, EN SOIRÉE

Une seconde nuit de violences éclate dans les rues de Charlotte, même si la soirée avait commencé par une veillée à la mémoire de Keith Scott. Plus de 40 personnes ont été arrêtées par les policiers. Seize agents ont été blessés, ainsi qu’un nombre indéterminé de manifestants. L’un d’entre eux a succombé à ses blessures hier.

— Louis-Samuel Perron, La Presse

Des allures de zone de guerre

CHARLOTTE, Caroline du Nord — Des hôtels qui placardent leurs façades de panneaux de contreplaqué. Des journalistes qui portent des gilets pare-balles. Des blindés qui sillonnent les grandes artères. Des soldats qui patrouillent en tenue de camouflage. Des hélicoptères qui bourdonnent dans le ciel sombre. Hier soir, au centre-ville de Charlotte, on se serait cru en zone de guerre.

Après deux nuits de violences, la ville du sud-est des États-Unis se préparait au pire. L’état d’urgence avait été déclaré. Des centaines de militaires de la Garde nationale avaient été appelés en renfort. Un couvre-feu avait été décrété à minuit.

Les autorités avaient sorti l’artillerie lourde pour empêcher d’autres saccages et pour rétablir l’ordre dans les rues de Charlotte, en proie à de violentes émeutes depuis la mort d’un Afro-Américain, mardi, abattu par un policier.

Mais le chaos appréhendé n’a pas eu lieu. Et c’est peut-être en partie grâce à Toussaint Romain, avocat de l’aide juridique, qui s’est donné pour mission d’agir comme tampon entre les manifestants et les forces de l’ordre.

Quand les tensions ont commencé à monter dans la foule, hier, il s’est littéralement glissé entre les protestataires et une rangée de policiers antiémeute. « Ça ne prend souvent que deux ou trois personnes pour mettre le feu aux poudres, explique-t-il. Mon but, c’est simplement de préserver la paix, d’être un tampon entre les policiers et les gens qui ont besoin d’avoir une voix. J’essaie d’exprimer cette voix. »

Déjà, la veille, on avait vu cet avocat portant la cravate et une impeccable chemise blanche qui zigzaguait à travers les jets de gaz lacrymogène, tentant de calmer le jeu entre la police et les manifestants. Il exhortait les gens à respecter les consignes des policiers, dans l’espoir de leur éviter la prison ou même la mort.

« Je n’ai aucune envie de représenter ces gens devant la justice. L’Amérique et le monde doivent comprendre qu’il y a une vraie colère, une vraie souffrance. Les gens ont mal. »

— Toussaint Romain, avocat de l’aide juridique à Charlotte

Cinq lampions ont été allumés hier à l’endroit où était tombé l’un des manifestants, 24 heures plus tôt. Justin Carr, 26 ans, avait reçu une balle dans la tête et s’était écroulé au milieu de la foule en colère. Selon la police, la balle avait été tirée par un autre civil. Il a succombé à ses blessures hier en soirée.

Les protestataires se sont brièvement réunis devant la prison centrale de Charlotte pour exprimer leur solidarité avec leurs 44 « frères et sœurs » arrêtés la veille au terme d’une nuit de vandalisme et de pillages. « Nous vous aimons ! », scandaient-ils dans des porte-voix.

QUE FAISAIT LA VICTIME ?

Selon les autorités, il menaçait les policiers avec une arme. Selon sa famille, il lisait tranquillement un livre à l’ombre de sa camionnette. Seule la diffusion des images vidéo pourrait, peut-être, révéler ce que faisait réellement Keith Lamont Scott, 43 ans, avant d’être abattu par un policier, mardi après-midi, dans le stationnement du complexe immobilier où il habitait.

Mais alors que les appels à la transparence se multipliaient, alors que les rues de Charlotte risquaient de sombrer à nouveau dans le chaos, le chef de police de la ville a annoncé hier qu’il n’avait absolument pas l’intention de rendre publique cette vidéo.

« La transparence est une question de perception. Si vous pensez que nous devrions offrir le pire jour d’une victime pour consommation publique, ce n’est pas la transparence à laquelle je pense. »

— Kerr Putney, chef de police de Charlotte, hier en conférence de presse

« Il y a ma vérité, votre vérité, et la vérité, a-t-il ajouté. Nous la rendrons publique quand nous estimerons qu’il existe une raison qui impose de le faire, mais je ne vais pas mettre l’enquête en péril. »

Le patron de la police de Charlotte a toutefois admis que la vidéo ne fournissait pas la « preuve visuelle incontestable » que M. Scott pointait une arme vers les policiers. L’agent qui a tiré le coup fatal, Brentley Vinson, ne portait pas de caméra sur lui. Certains de ses collègues en portaient. Ils étaient venus arrêter un autre résidant du complexe lorsque M. Scott a été abattu.

La famille de la victime a pu visionner deux vidéos hier au poste de police. Elle a dit avoir « plus de questions que de réponses » après ce visionnement. M. Scott n’aurait jamais été agressif ; il serait impossible de discerner ce qu’il tenait dans la main.

M. Scott était père de sept enfants. Selon des voisins interrogés par le Charlotte Observer, il se rendait tous les après-midi dans le stationnement pour cueillir ses plus jeunes à leur retour de l’école primaire. La plupart du temps, il apportait un livre pour patienter.

L’une de ses filles, Lyric Scott, a appris en direct sur Facebook Live que son père était mort. « Ils ont tué mon père parce qu’il est Noir », s’est-elle écriée dans une vidéo devenue virale, qui a sans doute contribué à alimenter la rancœur au sein de la communauté afro-américaine de Charlotte.

Toussaint Romain promet de descendre dans les rues de la ville tant qu’elles seront le théâtre de manifestations. « J’ai espoir qu’un jour, ça ira mieux », confie-t-il, en admettant qu’il reste du chemin à faire. « Je suis dans la rue depuis trois nuits. Mercredi soir, quand je suis rentré chez moi après toutes ces violences, j’ai embrassé mes trois enfants. Je leur ai dit que je les aimais. Pour eux, je dois rendre le monde meilleur. »

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