Élections de mi-mandat

Ne l’appelez pas le « nouvel Obama »

New York — Avant de prononcer un discours lors de la remise des diplômes à l’Université du Michigan, en 2007, Bill Clinton n’a pas pu s’empêcher de vanter l’orateur qui l’avait précédé à la tribune. Il s’agissait d’Abdul El-Sayed, un étudiant musulman élevé au Michigan par un père d’origine égyptienne et une belle-mère issue d’une famille protestante de cet État du Midwest.

« Je ne veux pas faire rougir le porte-parole des finissants, mais j’aurais aimé que son discours soit entendu par tous ceux qui sont convaincus que nous sommes condamnés à un choc des civilisations, a dit l’ancien président américain. J’aurais aimé que chaque personne dans le monde puisse l’entendre parler aujourd’hui. »

Onze ans plus tard, Abdul El-Sayed pourrait avoir la chance de s’adresser à un auditoire beaucoup plus vaste que celui de 2007. Âgé de 33 ans, ce médecin spécialiste de santé publique se présente demain à la primaire qui départagera les candidats démocrates au poste de gouverneur du Michigan. S’il l’emporte face à ses deux rivaux démocrates, il pourrait devenir en novembre le premier musulman élu pour diriger un État américain.

Il faut préciser d’emblée que la plupart des pronostiqueurs politiques ne prédisent pas sa victoire.

« Ce serait toute une surprise s’il gagnait la primaire démocrate », dit Matt Grossman, politologue de l’Université d’État du Michigan. « Mais, évidemment, il vient de connaître quelques bonnes semaines de publicité et de couverture médiatique liées à l’appui de Bernie Sanders. Nous verrons si cela se traduira en votes. Mais il part de loin. »

Cette publicité et cette couverture médiatique ne tiennent pas qu’au soutien du sénateur du Vermont.

Après Bill Clinton, le quotidien britannique The Guardian a réagi à son tour au charisme et à l’éloquence d’Abdul El-Sayed en le surnommant le « nouvel Obama ».

Le battage récent l’entourant s’explique aussi par le succès inattendu de la socialiste démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, qui a renversé le numéro quatre du Parti démocrate à la Chambre des représentants lors d’une primaire à New York en juin dernier.

Depuis, Abdul El-Sayed, qui défend des idées résolument progressistes, incarne aux yeux des disciples de Bernie Sanders l’espoir d’une autre victoire surprise contre l’establishment démocrate. Sa campagne n’a certes pas échappé à l’attention d’une des figures de la gauche les plus connues aux États-Unis, qui se trouve à avoir vu le jour et grandi à Flint, ville du Michigan au cœur d’un scandale sanitaire en 2015.

« Je soutiens Abdul El-Sayed au poste de gouverneur du Michigan », a tweeté le documentariste Michael Moore le 26 juillet dernier après un débat où le candidat a fait belle figure contre ses deux rivaux démocrates, Gretchen Whitmer, ex-chef de la minorité démocrate au Sénat du Michigan et grande favorite de la primaire, et Shri Thanedar, homme d’affaires. « Il est la vraie voix progressiste dans cette course. Il est en faveur d’une couverture médicale pour tous. Les autres candidats sont soutenus par des intérêts affairistes. Abdul n’accepte pas l’argent des entreprises. Après ce qui s’est passé à Flint, il est notre seul espoir. »

Un parcours impressionnant

Comme Alexandria Ocasio-Cortez, Abdul El-Sayed en est à sa première campagne électorale. Sa feuille de route n’a cependant rien de marginal. Après avoir décroché un premier diplôme à l’Université du Michigan, où il a été capitaine de l’équipe de crosse, il a poursuivi ses études à l’Université d’Oxford en tant que boursier Rhodes, et obtenu ensuite un doctorat en médecine à l’Université Columbia de New York, où il a enseigné jusqu’en 2015. Jugeant que son rôle de professeur de santé publique ne lui permettait pas d’améliorer la vie des gens comme il le souhaitait, il est rentré au Michigan pour prendre la tête du département de Santé publique de Detroit.

Père d’une jeune fille et marié à une psychiatre, ce fils d’un ingénieur – qui s’est remarié à une Américaine – confiait à un journaliste du Michigan avoir été inspiré jusqu’à un certain point par Barack Obama.

« Son père est originaire de l’Afrique, mon père est originaire de l’Afrique. Il a été élevé au sein d’une famille mixte, j’ai été élevé au sein d’une famille mixte. Il a un drôle de nom, j’ai un drôle de nom. Il s’est fait traiter de musulman, je suis en fait musulman. Et je me souviens de ce que cela signifie pour moi. »

— Abdul El-Sayed

Mais Abdul El-Sayed ne veut pas être appelé le « nouvel Obama », car le modèle politique qui incarne le mieux à ses yeux les idéaux progressistes n’est pas Barack Obama, mais Bernie Sanders. Il se trouve aussi que le sénateur du Vermont a réussi en 2016 contre Hillary Clinton un exploit qu’El-Sayed veut répéter demain, à savoir battre la grande favorite dans une primaire démocrate au Michigan.

« En 2016, nous avons été surpris par le nombre de jeunes qui se sont rendus aux urnes et qui ont voté pour Bernie Sanders », se souvient Matt Grossman, politologue de l’Université d’État du Michigan. « Il y a des signes d’un plus grand intérêt de leur part pour la course au poste de gouverneur. Mais c’est une primaire tenue en été. Ce n’est pas le genre de scrutin auquel les jeunes ont l’habitude de participer. »

Mais Abdulrahman Mohamed El-Sayed, de son nom complet, peut garder espoir. Les pronostiqueurs politiques de l’Iowa disaient la même chose avant la primaire qui a lancé Barack Hussein Obama en orbite il y a 10 ans.

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