Chronique

Le silence des pantoufles

Atena Daemi est iranienne. Elle a écrit sur les réseaux sociaux qu’elle était contre la peine de mort dans son pays. Au cours d’un procès qui a duré 15 minutes, elle a été condamnée à sept ans de prison. Elle est régulièrement victime de violences et de traitements dégradants.

La Sud-Africaine Nonhle Mbuthuma tente d’empêcher qu’une société minière vienne exploiter du titane sur les terres ancestrales de sa communauté. Elle est la cible de menaces et d’intimidation. Elle a échappé à la mort à la suite d’une tentative d’assassinat.

L’Indienne Pavitri Manjhi fait partie d’une communauté autochtone que l’on veut dépouiller de ses terres afin de pouvoir installer deux centrales électriques. La femme aide sa communauté dans sa lutte contre cette vente forcée. Elle a reçu les menaces « d’hommes forts ».

Ces militantes font partie des 10 femmes qu’Amnistie internationale Canada francophone a choisi de soutenir dans leur difficile combat. Et comment l’organisme apportera-t-il son aide ? Avec des mots. Oui, monsieur, des mots écrits par milliers, des mots porteurs d’espoir, des mots chaleureux et vrais qui parviendront à ces victimes ou à leurs proches.

Au cours des prochaines semaines, des marathons d’écriture seront organisés aux quatre coins du Québec, notamment dans 17 librairies indépendantes de la province. 

L’idée est de rédiger quelques phrases qui disent à ceux qui tentent de faire respecter les principes de la démocratie et de la liberté d’expression dans leur pays que vous êtes avec eux, que vous les épaulez et que vous avez à l’œil ceux qui bafouent ces droits. Et vous savez quoi ? Ça marche.

Hier, lors du dévoilement de cette campagne, Imen Derouiche est venue raconter les conditions de détention atroces qu’elle a connues en Tunisie après avoir participé à des manifestations étudiantes. Sa situation a subitement changé (pour le mieux) le jour où Amnistie internationale a fait sentir sa présence. Les autorités ont acquiescé à certaines de ses demandes, dont celle de pouvoir étudier en prison, avant de la libérer.

Entre 2000 et 2018, 124 personnes sur les 161 recensées par Amnistie internationale qui étaient injustement emprisonnées ont été libérées grâce à ses actions. Ces actions prennent différentes formes, dont les fameuses lettres. L’an dernier, sur les 5 millions d’actions faites, 67 000 lettres ont été envoyées du Québec. Un record ! Cette année, on vise l’objectif de 80 000.

Pour convaincre les citoyens d’agir et de consacrer quelques minutes de leur temps à ce petit geste, l’organisme peut compter sur deux porte-parole de haut calibre : Melissa Mollen Dupuis et Françoise David. Cette dernière n’a pas eu à se faire forcer la main pour accepter ce rôle puisqu’elle a, de son propre chef, justement tendu la main.

« J’ai quitté mes fonctions de députée en janvier 2017 et au mois de mai, j’ai approché les gens d’Amnistie internationale en leur disant que j’étais membre depuis plusieurs années et que j’avais envie d’être utile. Je leur ai donné un coup de main pour trouver des partenaires, et me voilà porte-parole. »

L’équipe d’Amnistie internationale Canada francophone a immédiatement vu en Françoise David la personne idéale pour représenter l’organisme. « On a cette chance au Québec de pouvoir s’exprimer sans crainte, dit Françoise David. Le pire qui puisse nous arriver, c’est de recevoir des roches dans les réseaux sociaux. Quand j’apprends que dans certains pays, juste le fait de tenir un blogue ou de manifester pacifiquement dans la rue peut mener en prison, ça ne me rentre pas dans la tête. » 

« Les actions posées par Amnistie internationale sont là pour aider ceux qui sont en difficulté, mais aussi pour nous rappeler que la démocratie, c’est quelque chose de fragile. »

— Françoise David

Françoise David évoque le cas de l’assassinat récent du journaliste Jamal Khashoggi et les situations actuelles des États-Unis de Donald Trump et du Brésil de Jair Bolsonaro. « Béatrice Vaugrante, la directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone, aime à dire qu’il faut craindre le bruit des bottes, mais encore plus le silence des pantoufles. C’est tellement vrai. Souvent, j’entends des gens dire qu’ils ne savent pas quoi faire pour aider. Bien voilà, écrire un petit mot est une chose que l’on peut faire. »

La frontière toujours très mince entre le respect des droits de la personne et l’intolérance est quelque chose qui donne le vertige à Françoise David. « Loin de moi l’idée de comparer ce qui se passe actuellement aux États-Unis avec le Canada. Mais je constate quand même chez nous de l’intolérance, de la xénophobie, de la discrimination et, j’ose le dire, du racisme. Nous devons rester vigilants. »

Militante un jour…

Le retrait de la vie politique n’est pas du tout synonyme de retraite pour Françoise David. En plus de ses liens avec Amnistie internationale, celle qui fait du militantisme depuis une cinquantaine d’années a accepté la vice-présidence du Mouvement pour une démocratie nouvelle, un organisme qui prône un renouvellement du mode de scrutin, et annoncera bientôt son implication dans certains groupes environnementaux.

Cette infatigable combattante mesure toutefois ses engagements. 

« Je n’ai pas troqué un travail de députée à 70 heures par semaine pour faire du militantisme 70 heures par semaine. Je fais des choix. Mais surtout, je prends soin de moi, je prends soin de mes petits-enfants. »

— Françoise David

L’ancienne co-porte-parole de Québec solidaire dit ne pas s’ennuyer de la vie politique. « Je n’ai pas eu une minute pour regretter ma décision. Je ne m’ennuie pas du tout de cette vie. J’ai aimé adopter la posture d’analyste politique lors de la dernière campagne. Je suivais cela en pensant à Manon [Massé] qui a fait le tour du Québec comme je l’ai fait. Elle a très bien fait ça. Mais je ne l’enviais pas du tout. »

Évidemment, les résultats obtenus par Québec solidaire lors des dernières élections ont procuré beaucoup de fierté à Françoise David. « Je suis très fière de ce que j’ai accompli avec des milliers de gens. On voit maintenant des résultats. Je suis très contente de voir ce qui se passe avec le parti. Ça a été long. Mais vous savez, je suis féministe, je suis habituée à ce que ça soit long. Tout ce qui est arrivé de bien aux femmes du Québec a pris du temps. Je suis une femme très patiente, vous savez… »

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