Inde

Un temple jaïn d’où jaillit la beauté

Communauté discrète et méconnue prônant la non-violence, les jaïns ont érigé un sanctuaire à la splendeur éclatante, perdu dans les montagnes du Rajasthan. Rencontre avec adeptes et sculptures qui ne laissent pas de marbre.

En remplissant une demande de visa pour l’Inde, le voyageur est prié d’indiquer sa religion : hindou, musulman, bouddhiste, chrétien, jaïn… Jaïn ? Pour le commun des mortels, ce nom évoque vaguement une doctrine inusitée, consistant à protéger et à respecter toute forme de vie, quelle qu’elle soit, de l’humain au chat en passant par le brin d’herbe. Comptant une dizaine de millions d’adeptes dans le monde, le jaïnisme est essentiellement implanté en Inde, où plusieurs lieux de culte ont été érigés.

C’est au pied de l’un d’eux, baptisé Chaumukha, situé sur la route reliant Jodhpur à Udaipur, deux villes importantes du Nord-Ouest indien, qu’un bus ultra-bondé nous dépose. « Ranakpur ! », vocifère le chauffeur, tentant de percer la musique bollywoodienne crachée par les haut-parleurs. Violent contraste : sitôt le tonitruant véhicule reparti, nous voici dans un berceau verdoyant perdu au creux des montagnes. En revanche, aucun temple majestueux à l’horizon. Est-ce le bon endroit ? Non loin, un portique nous rassure et nous mène à un guichet d’entrée, où certains règlements sont exposés : tenue correcte exigée (épaules et genoux couverts), mais aussi interdiction de porter tout article en cuir.

Gigantesque raffinement

Au détour d’un sentier tranquille, toujours pas d’adepte jaïn en vue, mais un immense sanctuaire grisâtre se dresse soudainement. S’il en impose déjà de l’extérieur, paré de dizaines de tours sculptées et de balcons superposés, ses entrailles réservent une impression plus marquante encore.

Dédié à Adinatha, l’équivalent jaïniste du Bouddha, il présente une succession de halls, dont l’intégralité des colonnes, parois et plafonds a été finement sculptée dans du marbre blanc.

Un enchevêtrement de statues, souvent miniatures, mêlent serpents, éléphants, dieux, motifs floraux ou géométriques aux détails minutieux et raffinés qui s’apparentent à de la dentelle ; le tout présentant un état de conservation sidérant pour un lieu datant du XVe siècle.

Quelques panneaux exhortent poliment les visiteurs à observer le silence, mais l’atmosphère des plus paisibles y incite naturellement. Jamais le bus comble et assourdissant qui nous a mené ici n’a paru si lointain…

Agenouillés dans certaines sections réservées, identifiables au premier coup d’œil par leur accoutrement blanc et leur châle safran, une poignée d’adeptes jaïns prient ou bavardent en chuchotant au pied d’autels. On déambule au gré des 29 pièces du temple, l’œil constamment sollicité par ces sculptures paraissant infinies, particulièrement par les 80 coupoles et les 1444 colonnes divinement travaillées que compterait le sanctuaire. En les étudiant, le visiteur tombe parfois sur certains fidèles en pleine méditation ou s’offrant tout simplement une sieste à la fraîche, grâce à l’agréable clair-obscur procuré par le marbre. Pas facile de nouer le dialogue dans ces conditions !

Desseins et dessins

Enfin, notre itinéraire aléatoire croise celui d’un jeune adepte, adossé à une colonne, qui y réside depuis plusieurs années. Il expose brièvement sa vie de dévouement et de sobriété ; mais étrangement, il a tôt fait de bifurquer sur une proposition de prière en échange d’un don en argent. Comme le dit l’expression populaire, on ne se refait pas…

Les jaïns ne sont pas les seuls postés aux quatre coins du temple : des touristes français s’y sont dispersés pour aiguiser leurs talents de dessinateurs. Dans un état de concentration maximale, ils s’évertuent à reproduire – tâche ardue – l’aspect et l’esprit des lieux.

Cet esprit, on peut encore s’en imprégner quelque temps en gagnant le réfectoire ouvert aux visiteurs. Les repas, il va sans dire végétariens, sont excellents et copieux. Et puisque l’offre hôtelière dans les environs immédiats s’avère limitée, quelques chambres très spartiates sont mises à la disposition des visiteurs, moyennant un modeste don.

Ne reste plus qu’à attendre, dès le lendemain, un autre de ces bus pleins à craquer qui vous arrachera à ce havre de paix cultivé par une communauté qui n’en reste pas moins aussi accueillante que mystérieuse.

Manger : le réfectoire du temple est ouvert le midi et le soir (jusqu’à 18 h). Tarif modique. Sinon, un minuscule restaurant familial jouxte le temple.

Dormir : il est possible d’occuper une chambre (plutôt austère) sur le site du sanctuaire, pour deux jours maximum, en échange de quelques dollars. À défaut, l’hôtel le plus proche s’appelle Shilpi et il est… glauque à souhait, merci.

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