plomb dans L’eau

Une école dépasse de 148 fois la norme

D’autres résultats « préoccupants » ont été obtenus dans des écoles primaires défavorisées de la métropole

Dans une école primaire du quartier Saint-Michel à Montréal – l’un des quartiers les plus défavorisés de la métropole –, la concentration de plomb dans l’eau d’un robinet situé en pleine salle de classe a dépassé de 148 fois la norme fixée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES).

C’est ce que révèlent entre autres les analyses détaillées des premières écoles qui ont testé la concentration de plomb dans leur eau obtenues par La Presse à la suite d’une demande en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels.

Le taux de plomb doit être inférieur à 5 microgrammes par litre, selon la Procédure visant à mesurer les concentrations de plomb dans l’eau potable des écoles du Québec du MEES – elle-même inspirée de la recommandation de Santé Canada.

Or, à l’école Léonard-De Vinci, dans Saint-Michel, l’eau d’un robinet auquel les enfants remplissent leur bouteille au quotidien contenait au moment du test sans écoulement préalable réalisé fin novembre… 740 microgrammes par litre.

Comment explique-t-on un résultat aussi élevé ?

« Quand un réseau est contaminé au plomb, dans ce cas-ci l’école, il finit par y avoir des particules de plomb à l’intérieur de la tuyauterie. Ces particules peuvent décoller à tout moment, explique Sébastien Sauvé, professeur de chimie environnementale à l’Université de Montréal. Ça rend les résultats variables. »

Ce robinet a été immédiatement condamné – et il l’est toujours, assure Alain Perron, responsable des relations de presse de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), bien qu’un second test effectué après un écoulement de 30 secondes au même robinet ait donné un taux de plomb respectant la norme en vigueur.

Plusieurs autres fontaines de cette école ont été condamnées en raison de leurs taux hors normes. La CSDM y a effectué des travaux correctifs, mais d’autres restent à faire.

Davantage d’analyses devraient être réalisées dans cette école pour rassurer les parents, recommande pour sa part le professeur Sauvé.

D'autres écoles primaires touchées

Des résultats aussi préoccupants ont été obtenus dans d’autres écoles primaires du quartier dont l’indice de défavorisation est le plus élevé au Québec (10 sur 10), fait remarquer Maryse Bouchard, professeure au département de santé environnementale et santé au travail à l’Université de Montréal et chercheuse au CHU Sainte-Justine.

« Je trouve particulièrement inquiétant que certaines écoles en milieu défavorisé soient parmi les pires pour le dépassement du seuil de plomb dans l’eau potable, souligne la professeure Bouchard. D’une part, les enfants vivant dans ces milieux sont déjà plus à risque d’être exposés au plomb provenant d’autres sources, soit le plomb dans l’eau potable de leur maison et aussi le plomb présent dans les vieilles peintures qui se retrouvent dans les poussières des maisons. »

De plus, les enfants vivant en milieu défavorisé subissent des effets néfastes plus marqués que les autres lorsqu’ils sont exposés au plomb, ajoute cette spécialiste en santé environnementale du CHU Sainte-Justine.

« On pense que les enfants des milieux favorisés ont davantage d’opportunités éducatives qui leur permettent de compenser pour les effets neurotoxiques du plomb. »

— Maryse Bouchard, professeure au département de santé environnementale et santé au travail à l’Université de Montréal

« Pour moi, le fait que les enfants plus pauvres soient plus exposés au plomb jusque dans leur école est un facteur qui aggrave les inégalités de santé au sein de notre population », explique la scientifique.

À l’école Bienville, seulement 23 des 55 points d’eau sont conformes, selon le test effectué sans écoulement préalable. Une fontaine située dans une aire commune excède de 36 fois la recommandation de Santé Canada.

À l’école Saint-Noël-Chabanel (pavillon des Bâtisseurs), seulement 15 des 39 points d’eau sont conformes. Pas moins de 12 fontaines y ont été remplacées en décembre, car certaines dépassaient de 3 à 15 fois la norme.

Or, de nouvelles analyses réalisées après ce remplacement révèlent que les fontaines ne sont toujours pas conformes (test effectué au premier jet). De nouveaux travaux correctifs doivent être apportés dans les prochaines semaines, a précisé la CSDM aux parents dans une autre lettre obtenue en vertu de la loi sur l’accès aux documents.

Le ministre Roberge préoccupé

« Ces données sont extrêmement préoccupantes », a réagi le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge par l’entremise de son attaché de presse Francis Bouchard. « Nous sommes convaincus de la nécessité de mener à bien ces tests, a-t-il poursuivi. Nous ne ferons aucun compromis sur cette question. »

Le ministre Roberge trouve par ailleurs « déplorable que les précédents gouvernements ne se soient jamais souciés de cette question ». D’ici la fin du mois de février, son ministère devrait être en mesure de diffuser tous les résultats des analyses réalisées dans les écoles du Québec sur un site web, promet-il.

Parmi les 30 écoles primaires montréalaises qui ont terminé d’analyser tous leurs points d’eau, une seule école – Lucille-Teasdale, dans Côte-des-Neiges – a obtenu un score parfait (19 points d’eau conformes sur 19) au test réalisé sans écoulement préalable (premier jet), soit la méthode privilégiée par les experts du domaine ainsi que par le MEES.

Déjà, le 1er février, La Presse révélait que dans la majorité des écoles testées dans la plus grosse commission scolaire du Québec – la CSDM –, au moins un point d’eau contient une trop grande concentration de cette substance toxique. La CSDM a testé la présence de plomb dans 60 écoles primaires jusqu’à présent. Elle a obtenu des résultats définitifs pour la moitié d’entre elles. Il lui en reste plus de 200 à tester.

Or, la CSDM nous avait alors demandé de passer par la loi sur l’accès aux documents pour obtenir la liste des écoles testées ainsi que les résultats détaillés. Ce que La Presse a fait.

Selon les résultats transmis en vertu de cette loi, nous découvrons que dans une majorité d’écoles, on a condamné plusieurs fontaines ou limité des robinets au lavage des mains en raison de la concentration de plomb.

À l’École internationale (niveau primaire), un robinet situé dans une salle de classe dépasse de 10 fois la norme. Un autre robinet, cette fois-ci dans la salle des enseignants, contient deux fois trop de plomb. Un troisième point d’eau dans les toilettes excède de 56 fois la norme.

Toujours dans une majorité d’écoles, là où les fontaines ont été jugées conformes à condition de faire couler l’eau 30 secondes chaque matin, on a installé une affiche indiquant qu’il faut laisser couler l’eau une minute avant de la consommer.

Les enseignants inquiets

« Ces révélations sont inquiétantes. Les enseignants sont préoccupés par la santé de leurs élèves et aussi la leur », lance la présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, Catherine Beauvais-St-Pierre, qui reproche à la CSDM (devenue un centre de services avec la loi 40) de fournir une information très limitée aux enseignants quant à la problématique du plomb dans l’eau.

« Pour faire boire leurs élèves, les enseignants doivent parfois traverser l’école au complet parce qu’il y a beaucoup de fontaines condamnées ou encore s’assurer que les enfants – qui parfois ne savent même pas lire – fassent couler l’eau une minute avant de la boire, affirme la présidente de syndicat. Ça ajoute à la lourdeur de leurs tâches déjà lourdes. »

Rappelons que le gouvernement de François Legault a ordonné l’automne dernier que toutes les écoles de la province soient analysées à la suite d’enquêtes journalistiques menées par La Presse et Le Soleil qui révélaient que l’eau de certaines écoles contenait trop de plomb.

« Ça confirme que les résultats que vous avez obtenus dans votre enquête journalistique sont symptomatiques d’une situation préoccupante à l’échelle montréalaise et possiblement à l’échelle québécoise », poursuit Mme Bouchard, du CHU Sainte-Justine.

« À la lumière de ces résultats, il m’apparaît clair que toutes les écoles du Québec devraient accélérer les analyses de leurs points d’eau pour rassurer les parents et corriger les situations problématiques. »

— Sébastien Sauvé, professeur de chimie environnementale à l’Université de Montréal

La CSDM assure que les contrôles d’eau potable dans les écoles primaires seront terminés en avril. Et ceux dans ses autres établissements scolaires, en novembre. Les parents des écoles concernées seront informés dès la réception des résultats, assure la CSDM, qui estime les coûts de l’exercice d’analyses à 1,6 million (ce qui n’inclut pas les coûts des travaux correctifs).

Pointe-de-l’Île et English-Montréal traînent de la patte

Deux autres commissions scolaires de Montréal – Pointe-de-l’Île et English-Montréal – ont répondu à notre demande d’accès à l’information en indiquant qu’aucune analyse n’avait encore été réalisée.

À English-Montréal, la secrétaire générale, Me Nathalie Lauzière, indique que les tests débuteront en avril. De son côté, Pointe-de-l’Île affirme qu’elle se conformera aux délais imposés par le Ministère bien qu’elle vienne de recevoir l’équipement nécessaire pour procéder aux tests de plomb dans l’eau.

— Avec la collaboration de William Leclerc

Hautement toxique

Il n’existe pas de seuil sous lequel l’exposition au plomb serait sans danger, selon l’Organisation mondiale de la santé. Le plomb est hautement toxique et agit à très faible dose. Et les jeunes enfants sont les personnes les plus vulnérables à ses effets nocifs. « Le plomb circule dans le sang et traverse la barrière du cerveau pour venir interférer avec le fonctionnement normal du système nerveux central, a expliqué l’experte en santé environnementale Maryse Bouchard lors de la publication de l’enquête de La Presse, l’automne dernier. En résulte une diminution des habiletés cognitives, mais aussi des problèmes de comportement chez les enfants. Ça augmente l’hyperactivité. »

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