Occupation double

Pourquoi c’était bon cette année

Je n’avais pas suivi Occupation double depuis 2011 quand j’ai eu la brillante idée de regarder le premier épisode d’OD Afrique du Sud cet automne. J’ai été hameçonnée comme un poisson innocent. Chaque fois que j’essayais de changer de poste, un nouveau rebondissement arrivait pour me harponner davantage. Un poisson, je vous dis, et même en dessous de ça, parce que le poisson, lui, au moins, se débat un peu après avoir mordu.

Avec les quatre quotidiennes, l’émission du dimanche et OD Extra, j’ai donc, comme beaucoup de gens, consacré presque cinq heures par semaine pendant dix semaines à cette téléréalité dont les cotes d’écoute n’ont cessé de monter en flèche, et dans laquelle même les participants répétaient « c’est donc bon cette année ! » – phrase devenue un des running gags de la saison 2019, comme « le pouvoir de la moustache » de Kevin.

Je respecte une production qui met les bouchées triples (il y avait trois maisons, hein) pour nous manipuler comme ça. Si le travail de Jay Du Temple a été impeccable, j’ai surtout été impressionnée en regardant l’équipe de filles derrière, à OD Extra, une nouveauté qui montrait les coulisses de l’émission, parfois plus drôle que l’émission originale.

Puisque c’est beaucoup de leur faute si j’ai mordu, j’ai voulu parler avec Valérie Dalpé, productrice au contenu, Jill Niquet-Joyal, réalisatrice de la captation, Anicée Ouellet, réalisatrice de la production du dimanche, et Suzanne Labelle, réalisatrice de production des quotidiennes. La rencontre s’est déroulée au Casino de Montréal au lendemain de la victoire du couple Math et Trudy, juste avant le tournage de L’heure de vérité qu’on a tellement hâte de voir pour l’affrontement inévitable entre Kevin et Mathieu.

L’évidence est qu’elles sont les premières fans d’Occupation double. Et qu’elles se sont « payé la traite » cette année, pour le plus grand plaisir des téléspectateurs.

Balancer la bible

Pour ramener le fun dans cette émission, il a fallu se libérer des paramètres d’origine et s’adapter au fait que les participants et les téléspectateurs en connaissent tous les rouages – ou plutôt les « ficelles », selon le titre de la sympathique émission balado féministe consacrée à OD. Les réseaux sociaux et les influenceurs ont changé la donne depuis 10 ans. Parfois, ça se décide sur un coin de table, dit Valérie. Du genre : « Hé, on ramène-tu Jen ? Si Rym s’ennuie de Chris, est-ce qu’on les fait se retrouver, pour voir ? »

« Dans l’ancienne ère d’OD, explique Jill, avant Bali disons, on avait un concept et on tenait à ce concept. C’était solennel, les soupers d’élimination, les éliminations. C’était la bible d’OD. Il y a trois ans, nous sommes revenus avec un concept qu’on voulait actualiser. On trouvait que OD était tellement vintage, tellement un phénomène en soi qu’on voulait mettre ça de l’avant et ne pas se prendre au sérieux là-dedans. En tournage, on laissait des trucs super quétaines, des zoom in qu’on ne peut plus faire en télé, des slow motion… C’est ce second degré-là que les gens aiment, je pense, et c’est vraiment la signature des derniers OD, où on a trouvé le bon ton, avec Jay qui est là pour donner la petite saveur parfaite. »

« On rit de nous-mêmes, renchérit Anicée. On rit des anciennes émissions, on rit de la téléréalité, on met une intensité des fois qui est ben trop too much dans certaines éliminations, on fait des pastiches de films, ça va jusqu’au mixeur sonore qui va ajouter le Wilhelm scream qu’on entend dans les films. Il y avait plein de petites couches de subtilité pour les geeks. »

Ce qui a créé un effet d’entraînement sur l’équipe des monteurs, note Suzanne.

« Nous avons une bonne gang de monteurs qui ont cet esprit-là, tout le monde s’encourage là-dedans, je pense que la chimie embarquait, on se répondait tous un peu, et ça a donné cette ambiance. »

— Suzanne Labelle, réalisatrice de production des quotidiennes

Le plus intéressant, selon elles, est que les participants eux-mêmes ont embrassé le second degré. « Les candidats de la saison à Bali étaient vraiment très confrontants avec nous, se rappelle Jill. Ils nous disaient, par exemple : “Ben non, tu ne peux pas mettre telle contrainte, nous sommes ici pour trouver l’amour”, comme s’il y avait une bible d’OD. Mais il n’y en a pas ! C’est un jeu ! Cette année, je trouve que, plus que jamais, les candidats ont pris plaisir à jouer avec nos contraintes. De se faire déstabiliser, je pense que c’est payant pour l’histoire, c’est le fun à regarder, mais c’est aussi plus intéressant pour eux. »

Girl power et wolf pack

Elles parlent avec affection des participants et participantes d’OD, expliquent qu’elles les voient évoluer au fil des épisodes, qu’elles ont des préférés au début qui ne sont jamais les mêmes rendu à la fin, mais les théories du complot qui circulent sur les réseaux sociaux, voulant que la production avantage des candidats au détriment d’autres, les énervent beaucoup. « On n’est pas Dieu le Père, on n’a pas ce pouvoir-là, s’exclame Anicée. On n’invente pas des phrases aux gens, on y va avec le flow, dans les salles de montage. Oui, on utilise des procédés et des effets pour mettre de l’emphase, mais on ne va pas manipuler l’information. On y va avec ce que ces humains-là nous donnent. »

Je leur demande si elles sont d’accord avec la chronique sur la finale de mon collègue Hugo Dumas, le vrai de vrai spécialiste d’OD au bureau, qui disait que les filles ont donné un meilleur show cette année. « J’ai trouvé que les gars se chicanaient beaucoup plus », avoue Suzanne, quand même étonnée de l’affection qu’ils affichaient devant la caméra. « Je suis la plus vieille de l’équipe ici, je ne connais pas d’hommes comme ça, c’est vraiment une nouvelle génération. »

N’empêche, elles ont trouvé drôles ou touchants le côté wolf pack des gars, le désir affirmé de Mathieu qui voulait améliorer « son développement personnel », les larmes de Kevin largué par Camille, les blagues de mononcle de Karl.

« Ce qui est arrivé, c’est que les gars ont fait une alliance et ils voulaient la maintenir jusqu’à la fin, explique Valérie. Et finalement, c’est leurs blondes qui ont fait qu’elle n’a pas tenu, c’est donc un peu elles qui ont gagné. Au début, avec deux maisons de filles et une maison de gars, on trouvait qu’on avait l’air de jouer un peu avec les filles ; on a renversé la vapeur, parce qu’il fallait que chacun ait le gros bout du bâton. C’est pour ça qu’après avoir sorti plein de filles, plein de gars sont arrivés. »

« On a été touchées par leur girl power. On a senti qu’elles se respectaient, qu’elles se donnaient de la force. Je pense que les filles entre elles se sont solidarisées, ont voulu se protéger des gars, des relations. C’est dans l’air du temps. »

— Jill Niquet-Joyal, réalisatrice de la captation

Anicée confesse que Camille l’a fait pleurer. « Quand elle a dit, parce que ça ne marchait pas avec son boy Louis : “Les filles, on s’a, les gars vont partir pis vont revenir, mais nous, les meufs, on s’aime !” Moi qui suis célibataire, j’ai trouvé ça super beau. Ça fait du bien de voir des filles différentes à la télé. Camille, qu’on peut traiter de folle parce qu’elle dit tout haut ce qui lui passe par la tête, honnêtement, ça fait du bien. Mais on dirait qu’encore, dans l’imaginaire collectif, ce sont les petites femmes tranquilles, qui ne déplacent pas beaucoup d’air, comme Trudy, qui sont les plus aimées. Mais ce n’est pas ce qu’on est ! »

« On se rend compte qu’il y a du chemin à faire quand Camille, la queen du girl power, qui est super assumée et qui ne va pas se laisser affecter par les gars, est pointée du doigt et que c’est la plus sweet qui gagne, dit Jill. Ça dresse un portrait de ce qu’on n’a pas atteint encore. Je trouve que les filles ont été belles, fortes, inspirantes, et pas des candidates nunuches d’OD. »

Jill nous rappelle, avec un air entendu, qu’avant « l’ère Bali », il y avait la partie « bikini » dans les auditions d’OD. J’avais volontairement oublié ça, je pense. Les choses ont un peu évolué, disons, et je leur demande, puisque nous avons eu la première candidate trans cette année avec Khate, s’il pourrait y avoir, par exemple, un OD LGBTQ ou un OD Senior. « C’est notre rêve ! », réplique Valérie, appuyée par toutes. Nul doute qu’elles sauraient en tirer un bon show qui nous ferait mordre à l’hameçon de nouveau.

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