Drag-queens

Barbe et paillettes

Le jour, ces hommes ont un emploi classique. Le soir, après des heures de maquillage, « ils » deviennent « elles » et montent sur scène. Au Québec, les drag-queens sont de plus en plus nombreuses, leur profil se diversifie, les occasions aussi. Mais le milieu est concurrentiel et ne permet qu’à quelques-unes d’en vivre. UN DOSSIER DE CHLOÉ MARRIAULT

De la garderie à la scène

À la fin de sa journée de travail dans un centre d’appels, Samuel Feria Garcia, 29 ans, file dans un club en plein cœur du Village gai de Montréal. Là-bas, tout le monde l’accueille d’un « Salut, Anaconda ! », son nom de scène. L’homme aux cheveux bleu électrique et à la barbe blonde fait quelques bises sans toucher les joues. Il se rend ensuite dans la loge au sous-sol.

Il y retrouve Ryan Sauvé, 30 ans. Il vient de terminer sa journée de travail dans une garderie où il est éducateur à la petite enfance. Lui, on l’appelle Uma. « Dans le milieu, on est connus de notre nom de scène. Si vous parlez de Ryan, certains ne sauront pas à qui vous faites référence », explique-t-il, alors qu’il s’apprête à se lancer dans deux heures de maquillage. Il troquera ses cheveux rasés sur le côté et sa queue de cheval pour une perruque grise. Il troquera son débardeur aux motifs de l’artiste Keith Haring pour une robe. Comme Samuel, il est drag-queen.

Alors qu’il s’occupe de masquer ses sourcils avec une brosse à dents et de la crème blanche, Samuel revient sur ses débuts. Il y a cinq ans, il travaillait pour Rezo, un organisme qui fait de la sensibilisation sur la santé auprès d’hommes gais, bisexuels, cisgenres et transgenres. « Il fallait une drag-queen pour une soirée de levée de fonds. Alors je l’ai fait, c’était une première. Une drag m’a maquillé, c’était beau. C’était le fun, je me suis amusé, tout le monde m’aimait », se souvient-il.

Cette soirée lui a donné envie de renouveler l’expérience. Peu à peu, Samuel construit son personnage : Anaconda LaSabrosa. Il lui a fallu apprendre à se maquiller, avec des tutoriels sur YouTube : « Les six premiers mois, on ne ressemble à rien, mais il faut persévérer », dit-il dans un éclat de rire. Anaconda s’éloigne de la drag-queen classique.

« J’aime jouer sur le genre. De dos, les gens pensent que je suis une femme. Ils sont surpris quand ils me voient de face avec mes poils sur le torse et ma barbe. »

— Samuel Feria Garcia

Ryan, qui applique des strass sur ses paupières violettes, approuve : « Ta drag amène les gens à réfléchir. »

Fana de théâtre, Ryan baignait dans l’univers du burlesque. Lui aussi est tombé dans la drag un peu par hasard, lorsqu’on lui a demandé il y a quatre ans d’incarner une drag-queen pour un spectacle. Lui aussi a voulu continuer. Il a imaginé Uma Gahd en s’inspirant des femmes de sa vie : « Mon parfum est celui d’une amie de ma mère. Mes dents du bonheur sont comme celles de ma grand-mère. »

Quand Ryan en a parlé à ses proches, ces derniers n’ont pas été étonnés et ont bien accepté. À la garderie où il travaille, ses collègues, les enfants et les parents savent qu’il est drag-queen. Il a même installé des affiches de lui en Uma Gahd pour un spectacle. « Ils sont très ouverts d’esprit. Des parents sont venus me voir en spectacle. J’explique aux enfants que je suis acteur, que je me déguise. » Et quand Uma se fait poser de faux ongles en institut, Ryan va au travail avec. Ce fut plus délicat pour Samuel, dont la famille péruvienne n’est culturellement pas aussi ouverte à ses performances. Mais il en parle à ses proches, à ses collègues et aux étudiants de la formation en communication qu’il suit.

Une volonté d’en faire leur métier

Alors que la drag devient une passion de plus en plus prenante, il leur a fallu chercher des contrats. Et en parallèle, avoir un emploi, car cela ne suffit pas pour vivre. Dans l’idéal, les deux aimeraient pouvoir faire de la drag leur métier. Uma et Anaconda font en moyenne de deux à quatre spectacles par semaine. Elles arrivent à dégager quelques bénéfices en produisant leur propre spectacle, avec la House of Laureen. Durant l’été, Ryan a diminué son temps de travail à la garderie, désormais à trois jours par semaine, pour pouvoir faire davantage de spectacles. Mais l’hiver, les occasions sont moins nombreuses.

Être drag a un coût. Uma a plus de 40 perruques. À cela s’ajoutent les costumes, le maquillage, les chaussures. « Il faut du maquillage de qualité, qui tient. Je me suis fait voler une fois ma trousse de maquillage, il y en avait pour 300 pièces environ », se désole Samuel, qui se dessine des sourcils roses. Il boit au passage une gorgée de sa pinte de bière, à la paille, pour ne pas abîmer son maquillage. Quand Samuel et Ryan se transforment en Anaconda et Uma, c’est dans un but précis. « Je suis un artiste, je ne fais pas ça gratuitement, mais dans l’optique d’un show, d’un photo shoot, d’une levée de fonds, d’un événement », précise Ryan.

Pour les tenues, certaines drag-queens comme Uma, qui fait une taille M, ont la chance de pouvoir piocher dans le vestiaire féminin. Anaconda, elle, en raison de sa taille, doit faire du sur-mesure. Samuel a donc appris à coudre pour créer ses propres pièces. Et avec la multiplication des spectacles vient une garde-robe plus fournie. Autre dépense : le transport. « Avec ma valise, c’est plus pratique de prendre Uber. Et plus sécure quand je suis en drag que de prendre le bus ou de marcher au milieu de la nuit », précise Samuel.

La scène, libératrice

Pour eux, la drag est un exutoire. Sur scène, les deux acolytes s’autorisent toutes les transgressions. « Je me permets de faire des choses que normalement je ne ferais pas, comme aborder des inconnus et avoir des discussions parfois drôles, parfois belles, parfois incohérentes, s’enthousiasme Samuel. Être sur scène me permet de prendre la parole, d’atteindre plus de gens alors que normalement je ne le ferais pas aussi bien. »

Ryan confirme. S’il n’est pas de nature timide, il explique que son personnage lui apporte de l’assurance.

« Uma est une version exagérée de moi-même. Elle m’a rendu plus confiant dans mon sens de l’humour, mes pensées et mes valeurs, de sorte que je me permets d’être aussi franc et flamboyant dans ma vie quotidienne que lorsque je suis drag. » — Ryan Sauvé

Dans son entourage, tout le monde sait qu’il est drag-queen. Il partage des photos d’Uma sur ses réseaux sociaux personnels. Mais pas l’inverse. « Je ne partage pas de contenu personnel sur les comptes d’Uma. C’est un personnage séparé, et je n’aime pas mélanger les deux. Je veux que les gens se concentrent sur le personnage que j’ai créé, par sur moi en tant qu’acteur. »

Certaines incompréhensions dans la société

Uma et Anaconda misent sur l’autodérision. Également militantes, elles profitent de la scène pour faire passer des messages plus politiques, sensibiliser sur des sujets touchant les femmes, la communauté LGBTQ. Tout en restant divertissantes, dans la satire et la comédie.

Cet univers de paillettes n’est pas toujours rose. Certains ne comprennent pas leurs motivations. « Les vieux s’en câlissent, vont nous croiser, faire “eurk” et s’en aller. Les menaces viennent plutôt de jeunes, soûls au milieu de la nuit », déplore Anaconda en ajustant son extravagante perruque violette.

Et être drag au-delà de la scène ? Si, globalement, les passants sont intrigués et bienveillants, certains, plus rares, ont des attitudes déplacées. « On vit parfois un harcèlement qui se rapproche de celui que connaissent les femmes au quotidien. Des gars vont me faire des commentaires déplacés, vont me pogner les fesses sans demander », raconte Uma. Et de préciser : « Je suis davantage harcelé au quotidien en tant qu’homme gai qu’en tant que drag. »

Anaconda se souvient de commentaires après avoir publié une photo sur les réseaux sociaux en drag à barbe. « On m’a dit “va te rhabiller”, “va te raser”, “t’es la pire dégueulasserie du monde”. De l’autre côté, j’avais des messages positifs et d’encouragements. » Elle fait fi des commentaires et attitudes déplacés pour ne retenir que le positif. Car pour elle et Uma, le plus important reste de s’épanouir et de s’amuser sur scène. Et d’être les reines de la nuit.

« Tout le monde
peut faire de la drag »

Jean-François Guevremont

Directeur, programmation et ressources humaines de Fierté Montréal 2018

Drag-queen sous le nom Rita Baga depuis 12 ans

Animatrice au Cabaret Mado

Comment a évolué le milieu de la drag ces 10 dernières années ?

Le visage de la drag a beaucoup changé. Avant, il y avait comme une convention qui faisait qu’il s’agissait en majorité d’hommes dans le spectre de la diversité sexuelle. Aujourd’hui, tout le monde peut faire de la drag. C’est beaucoup moins restrictif et plus exploratoire. Il y a de plus en plus de gens qui ont envie de le faire, et il y a aussi de plus en plus d’endroits où l’on peut s’essayer à la drag. Les organisateurs de spectacles ont une ouverture qu’il n’y avait pas avant, on voit désormais une grande variété.

Diriez-vous qu’il y a un engouement pour la drag récemment ?

Oui. Les drags ont toujours eu des contrats dans des bars et cabarets, mais elles sont de plus en plus sollicitées pour des mariages, des anniversaires, des partys de bureau. La clientèle se diversifie, le grand public est plus tenté d’aller voir des drag-queens ou des drag-kings en live qu’avant. Le programme de téléréalité RuPaul’s Drag Race, très regardé, a rendu la drag plus mainstream, ça a mis le spotlight sur notre métier. Et puis, les gens voient virtuellement des drag-queens sur les réseaux sociaux, cela nous expose davantage.

Les drag-queens du Québec trouvent-elles facilement du travail ?

À Montréal, il y a un bassin d’environ 75 drags. Seuls deux bars sont spécialisés dans la drag. Dans les autres établissements, les soirées drags sont ponctuelles. Finalement, il y a beaucoup de drags pour peu de plages horaires. Il y a une certaine compétition, tout le monde veut travailler et performer, mais il n’y a pas nécessairement de place pour tout le monde. Il y a malgré tout une bonne camaraderie entre les drags, en général.

Peut-on vivre de la drag ?

Sur les 75 drags de Montréal, je dirais que moins de 5 en vivent. Entre le maquillage, les perruques et les costumes, pour ceux qui ne travaillent pas beaucoup au début, ça coûte plus cher que ça ne rapporte. Ça prend beaucoup de temps à rentabiliser. Nous sommes peu à travailler assez pour ressortir en positif en termes financiers. Personne ne commence le métier en se disant que ce sera payant, on le fait par passion. Si tu aimes briller, il faut des costumes que l’on ne trouve pas en magasin, c’est du sur-mesure. Ceux qui ne sont pas habiles en confection ou pas très créatifs doivent passer par quelqu’un pour faire leurs costumes, et cela coûte cher.

Quels sont les métiers qu’exercent les drags ?

C’est très varié. Statistiquement, le plus représenté est peut-être en coiffure. Entre cinq et dix sont coiffeurs. On a sinon un enseignant, un vendeur de cellulaires, des DJ, un technicien de laboratoire en pharmacie, un inhalothérapeute à l’hôpital, un qui travaille en construction dans le bâtiment…

Leurs collègues sont-ils au courant ?

Je dirais que cela dépend du milieu et de la relation qu’ils entretiennent avec leurs collègues. Ma collègue qui travaille dans les Forces armées canadiennes, celui qui est technicien dans un laboratoire et celui qui travaille dans le bâtiment ne l’abordent pas forcément avec tous leurs collègues.

Et la famille ?

On dit souvent qu’annoncer qu’on est drag, c’est faire un deuxième coming-out. Le premier, parce que la plupart d’entre nous sont dans la diversité sexuelle. Après cela, c’est comme en faire un autre, où il faut expliquer toutes les différences entre une drag-queen, un travesti, un transgenre… Les gens qui ne sont pas dans le milieu voient que la personne s’habille dans un sexe qui n’est pas le sien et associent cela au changement de genre. Certains parents ne sont pas au courant, mais la société, en général, est assez ouverte et ça se passe assez bien.

Être drag-queen est-il parfois tabou ?

Ce n’est pas tabou, mais disons que l’ouverture n’a pas lieu partout. On vit un peu dans une coquille, dans une bulle. On a l’impression que c’est bien accepté dans la société, car on est engagées dans des endroits où cela fonctionne bien. En réalité, on sait très bien que l’on ne pourrait pas se promener dans n’importe quel quartier de Montréal habillée en drag-queen. Physiquement, une drag-queen peut être un peu imposante. Ce n’est pas rendu dans le quotidien de monsieur et madame Tout-le-Monde.

Les drag-queens font-elles l’objet de préjugés ?

Oui, beaucoup. Les gens pensent que la drag-queen n’a pas d’éducation ni de scolarité. Quand on annonce qu’on a un métier « classique » à côté, les gens sont surpris. Comme c’est un métier qui se fait de nuit, la plupart pensent que ça va de pair avec la consommation de drogue et d’alcool. Idem au niveau de l’identité sexuelle, où il y a des confusions. On nous demande si on est comme ça dans la vie de tous les jours, si l’on doit dire « il » ou « elle », si l’on est un homme ou une femme.

Y a-t-il des femmes parmi les drag-queens ?

On parle davantage de « personnes qui s’identifient dans le spectre de la féminité ». Il y en a quelques-unes, je dirais une dizaine sur 75 à Montréal. De plus en plus d’entre elles ne sont plus seulement drag-kings [NDLR : personne qui s’habille en homme pour performer], mais aussi drag-queens. Ce n’est pas nouveau, mais la place qu’elles occupent est nouvelle. Longtemps, les bars offraient des shows aux drags dans le sens le plus traditionnel : l’homme queer. Désormais, elles font aussi partie des shows.

Existe-t-il des enfants-drags ?

Le phénomène des drag-kids me semble assez récent. J’ai de la difficulté à m’imaginer qu’il y a 20 ans, une telle chose aurait été possible. Je trouve ça vraiment beau à voir, on peut assister à un changement de mœurs. Au Québec, Lactatia est assez connue. Elle participe à beaucoup d’événements et elle a fait des vidéos virales sur le Net. À lire certains commentaires, chaque fois qu’il y a un topo sur les enfants drags, j’ai l’impression que toute la société n’est pas encore prête. C’est la même chose lorsqu’il y a des activités L’heure du conte et que des drags viennent faire la lecture aux enfants. Des gens commentent parfois de façon homophobe, parlant de « mauvaise influence » ou d’« image dégradante » alors que l’activité se veut éducative…

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