Derrière la porte

Femme, 45 ans, célibataire, et dépendante sexuelle

Pause vous propose chaque samedi un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

CETTE SEMAINE : MISS FANCY*, 45 ANS

« De quoi vous voulez parler : de mon rôle de mère, de femme célibataire, de maîtresse ou de dominatrice ? » Miss Fancy*, comme elle nous demande de l’appeler, nous a d’abord écrit à titre de « dépendante sexuelle ». Mais visiblement, elle en a long à raconter. Résumé d’une rencontre-fleuve avec une femme aux vies multiples et, surtout, mouvementées.

La plantureuse blonde aux faux cils nous attend un après-midi gris de novembre, dans un café canin en banlieue de Montréal, entourée de ses deux chiens. De toute évidence, ils sont ici des habitués. Ils passeront l’entrevue tranquilles, couchés sur une banquette à ses côtés.

« J’ai fait tout ça, j’ai été tout ça », dit-elle d’emblée, en se commandant un mimosa. Miss Fancy, 45 ans, ne se fait pas prier pour se raconter. De bon cœur, elle commence par le commencement. Le tout commencement.

La découverte

« Ma dépendance, j’ai développé ça très jeune. Je dirais à 7 ans. » Elle se souvient qu’elle rentrait dîner seule chez elle. « Mon père avait une shop à côté. » Mais au lieu de manger, elle se masturbait. « Sur un oreiller. Sur une toune de Kiss, se souvient-elle encore. Je n’avais pas conscience de ce que c’était. On parle ici de naïveté. J’avais juste conscience que ça me faisait du bien. » C’est là, seule dans sa chambre, pendant tout son primaire, qu’elle a développé sa « compulsivité », croit-elle. « Je me donnais des orgasmes. Je pouvais en avoir deux ou trois. J’en voulais tout le temps. » Elle en oubliait carrément de manger. Facile : « J’étais nourrie. »

Elle s’est « nourrie » ainsi jusqu’au moment de rencontrer son premier vrai chum, à 13 ans. Et d’avoir sa première relation sexuelle, à 14 ans. « La première fois que j’ai eu un orgasme avec lui, j’ai fait le lien avec ce que je me faisais. Ayoye. Ça se peut ! » La relation a malheureusement (très) mal fini, quatre ans plus tard. Avec le temps, son chum s’est en effet mis à être violent. Psychologiquement. Et physiquement. On vous passe les détails, mais enceinte de quatre mois, à 16 ans, Miss Fancy s’est retrouvée en maison d’hébergement.

Un an plus tard, de retour chez elle avec son enfant (elle est en appartement depuis ses 15 ans), elle rencontre le père de son futur deuxième enfant. Et là, c’est la révélation. « Au niveau sexuel, c’est l’extase. » Non seulement Miss Fancy se révèle femme fontaine, mais elle découvre aussi l’orgasme « tantrique », dit-elle. On lui demande d’expliquer. « Tu veux que je t’explique le tantrisme ? My God. C’était comme si je faisais vibrer dans mon corps un genre de musique. Comme s’il y avait des cordes », dit-elle.

« L’orgasme, c’est bon, c’est mécanique, ça monte, ça monte, et tu as un soulagement […]. Mais le tantrisme, c’est autre chose. Ça nourrit. Tu es en harmonie. Comme si le temps s’arrêtait. Le temps n’existe plus. Tout le négatif, les peurs, la peine, la rancune, il n’y en a plus. »

— Miss Fancy, 45 ans

Elle avait connu quelque chose de semblable dans son enfance (sur sa fameuse « toune de Kiss ») : « Je pouvais faire ça deux ou trois heures de temps », se souvient-elle. « Mais là j’ai découvert, ayoye, je peux faire ça avec quelqu’un ! » Elle est au septième ciel. « C’est tellement bon, t’en veux tout le temps. »

La relation dure trois ans. Un enfant plus tard (son deuxième), Miss Fancy apprend que son copain a des problèmes de drogue, elle le découvre irresponsable, bref, elle le quitte.

La fuite

Miss Fancy ne cache pas avoir eu ici beaucoup de peine. « Je l’aimais. » À plusieurs reprises pendant l’entretien (plus de deux heures), ses yeux se remplissent de larmes. « Je suis dépendante sexuelle. Alors j’ai fui… dans le sexe. » Pourquoi ? « J’ai couché avec un paquet de gars pour repogner “ça”, répond-elle. Le tantrisme. Je me disais que j’allais finir par en rencontrer un qui allait me faire vibrer de la même façon. » Le plus naturellement du monde, elle précise : « Matin, midi, soir, nuit, avec n’importe qui… » Combien de temps ? « Longtemps. » Environ 10 ans. Mais jamais chez elle, précise-t-elle. Enfants obligent. « Je partais à la chasse. Je connais mon pouvoir de séduction », ajoute-t-elle, d’une voix assurée. Assumée. Elle travaille à l’époque dans des bars. « Je charmais tout le temps. Tout le temps, insiste-t-elle. J’étais très, très agace. » Sa quête est toutefois (quasi) vaine.

« Je pouvais avoir des orgasmes. Mais ce n’est pas ça que je voulais. »

— Miss Fancy

Et puis elle finit par rencontrer l’homme qui allait devenir son mari. Un gars « gentil », avec de « belles qualités », « respectueux » et… millionnaire. Au lit ? Miss Fancy se commande ici un second mimosa. L’homme en question n’a eu qu’une seule relation dans sa vie. Elle ? Elle ne les compte pas. Des centaines, assurément. « Il a fallu que je lui montre… Il n’avait aucune expérience. » Un an plus tard : coup de théâtre. Elle découvre qu’il « compulse » sur le porno, trip de cocaïne en prime. « Ç’a été l’explosion. »

Un divorce plus tard, elle repart donc en « quête ». Avec un brin moins d’enthousiasme, devine-t-on. C’est qu’elle est perpétuellement déçue. À l’époque, elle pleure énormément. « J’avais des attentes. Je pleurais tout le temps. Et je me manquais de respect », finit-elle par réaliser. Du coup, elle décide, croyez-le ou non, de tout arrêter. Le sexe ? Basta. « J’ai décidé d’être abstinente », dit-elle.

Le retour de la confiance

« Ç’a été l’enfer », confirme-t-elle. Les premiers temps, elle en faisait carrément des migraines. Mais elle a fini par se changer les idées. Devinez où ? Dans le sadomasochisme. Par hasard, elle entre un jour dans une boutique rue Sainte-Catherine, « une caverne d’Ali Baba du BDSM » qui n’existe plus. Curieuse, elle apprend qu’on peut y suivre un cours (60 heures pour tout savoir en matière de matériel, de sécurité, de désinfection). Et elle plonge. « J’ai payé le cours en nature. En travaillant dans le donjon [de sa formatrice]. »

On aurait pu écrire une chronique entière sur son passage dans l’univers du BDSM. Pour résumer, disons que Miss Fancy a découvert ici son pouvoir. En tant que « dominatrice », pendant six mois, c’est elle, et elle seulement, qui avait en effet le contrôle.

« [Comme dominatrice], je pouvais m’affirmer. Dire ce que je pense. Imposer ce que je voulais. Ç’a été libérateur. »

— Miss Fancy

Précision : non, il n’y avait aucune sexualité ici, à proprement parler. Elle est d’ailleurs à l’époque toujours abstinente. « Dans le BDSM, explique-t-elle, ce qui est interprété comme sexuel, c’est les insertions […]. J’ai joué avec l’électricité, des aiguilles, des clous. J’en ai eu des bizarres. […] Moi, je trouvais ça drôle. Je jouais un rôle. Tu comprends ? Comme au cinéma. »

Aujourd’hui, Miss Fancy est célibataire. Fini le BDSM. Finie, aussi, l’abstinence. Depuis, elle a eu plusieurs aventures, des longues et des moins longues. Mais elle ne veut plus rien savoir de la vie à deux. Elle a donné. « Je veux rester seule. J’ai décidé que je veux juste le bon, le bien et le merveilleux. Ça ne me tente plus de faire des concessions », laisse-t-elle tomber, en caressant l’un de ses chiens.

On ne sait pas trop quoi retenir de son récit. Cela fait deux heures et demie qu’on est assises. Côté tantrisme, elle dit ne plus avoir d’attentes. Pour le reste ? « Ma dépendance va toujours être là, dit-elle, mais je dirais que je la maîtrise. » Surtout : « Je sens que je me respecte. […] Maintenant, je me respecte. »

* Nom fictif, pour se confier en toute liberté.

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