PARLONS GUENILLES

Cendrillon est rentrée en taxi

Retournons, si vous me le permettez, dans le passé récent : dimanche matin dernier, jour « G » pour gala des prix Gémeaux, la grande fête de la télévision. Ne boudons pas notre plaisir. Au menu, rencontres, « chit-chat » glamour et petits fours ! Tout le monde sur son trente-six, c’est une invitation à faire belle figure, dans tous les sens.

Passons aux aveux : s’habiller pour ce genre d’occasion n’est jamais simple. Il faut faire la juste part entre le « pas assez » et le « trop ». Ça peut être tout un aria.

Je ris toute seule en repensant à mon premier gala. Je suis (je situe l’événement aux alentours de 1986), je suis donc, comme j’allais le dire, une jeune comédienne de théâtre connue seulement de ses proches, au style éclatant, bien que cassée comme un clou. Mon ami de l’époque, le regretté (il nous a quittés en 1992) acteur et animateur Larry-Michel Demers m’appelle pour me dire : « Accompagne-moi au gala Métrostar, on va rire, on va s’habiller comme le carton d’invitation. » Et c’est ainsi que nous nous étions retrouvés chez Michel Vaudrin, ami également, et couturier des stars des années 80. Larry ne faisait rien à moitié. Larry était excessif, « loud » et fou comme d’la marde. Il me manque. 

Larry-Michel Demers avait précisé à Michel Vaudrin : « Chantal en gold et moi en bleu royal, arrange-toi pour que tout le monde nous remarque. » Dans mon souvenir, il n’avait jamais spécifié « seyant » ou « élégant ».

Je nous revois dans son vieux char toujours plein de déchets et les pneus usés à la fesse, deux maîtres de piste de cirque italien ambulant. Lui en redingote de satin bleu roi avec un revers de col à paillettes et un empiècement « signature Vaudrin » à la fourche, comme pour présenter son sexe dans une boîte, bien en évidence, et moi avec une veste d’inspiration militaire assortie d’une jupe en cuir or. Freddie Mercury et une dompteuse de tigres à lunettes. « Arrête de rire et fais comme si de rien n’était », m’avait commandé Larry pour notre grande entrée. Quand même, c’était un grand exploit de pouvoir faire une telle chose sans craindre des photographes inopportuns ou des commentaires désobligeants sur les réseaux sociaux. J’aurai connu ça moi, ne pas surveiller constamment ses arrières et oser faire des mauvais coups, comme ça, pour le plaisir. Je me demande bien ce que Larry en penserait…

Je considère, peut-être à tort, que dans un gala, c’est plus reposant la vie d’artiste quand t’es pas une vedette. Je m’explique. 

C’est plus facile de prendre les choses avec légèreté si tu n’attires pas l’attention. Sans la pression de devoir être irréprochable et impeccable, c’est moins contraignant. 

Avec la nouvelle donne qui consiste à se la jouer « Hollywood », il me semble que le jeu est moins amusant. Je reçois un texto de l’amie Maude : « Je vais étrenner ma belle robe Calvin Klein qu’on avait achetée ensemble. »  La robe, une splendeur solo sur un « rack » d’horreurs, était l’occase du siècle. Je demande à mon Agathe de fille de m’aider à trouver le trésor perdu qui traînerait quelque part dans ma brocante. J’ai droit à « je n’ai jamais compris ces chaussures-là » et à « ce sac est extrême » de mon adolescente et très serviable fille.

De toute façon, tout est dans la finition, non ? Une tenue n’est vraiment réussie que lorsqu’aucun détail n’échappe. Un vrai maquillage professionnel, une coiffure qui tient, le bon sac et le pédicure assorti à la bonne sandale. Je me relis et j’ai l’impression que les quelques lignes précédentes sont tout droit sorties d’un blogue de style. Les filles (moi la première !) sont tellement nourries, pour ne pas dire endoctrinées au poupounage extrême que l’on devient toutes aussi convenues. C’est sans arrêt. Une publicité autour du gala de dimanche nous proposait d’ailleurs une ombre à paupières et une technique pour se faire un œil charbonneux « qui tiendra jusqu’à la fête après le gala ».

Le couvre-feu de Cendrillon est levé puis, si elle part avant minuit et échappe un soulier, c’est probablement parce qu’elle ne pouvait plus l’endurer…

Je suis un peu pompée, je fouille pour une chaussure plate et regrette que ma jupe en or de 1986 soit trois tailles trop petite.

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