Zuckerberg devant le Sénat américain

L’échec de l’autodiscipline

« Ceci est une question importante… »

« Avec le recul, il est clair que c’était une erreur… »

« Je vais demander à mon équipe de vous revenir là-dessus… »

Après avoir écouté le fondateur et président de Facebook, Mark Zuckerberg, répondre aux questions des sénateurs américains pendant cinq heures hier après-midi, pour clarifier notamment le rôle du réseau social dans l’affaire Cambridge Analytica, j’avais l’impression que c’était l’essentiel de ses réponses.

Ce n’est pas tout ce qu’il a expliqué. Loin de là.

Mais c’étaient les réponses aux questions pour lesquelles on voulait, enfin, le plus d’explications.

D’abord, les données glanées par Cambridge Analytica par l’entremise de Facebook ont-elles permis de cibler les utilisateurs par régions américaines ? Quelles régions ? Parce que dans les élections présidentielles, ça change tout. On ne l’a pas su.

Pourquoi ne pas avoir averti les utilisateurs dès 2015 des problèmes de protection des données ? Pour ça non plus, on n’a pas eu de réponse convaincante. Pas plus qu’à la question suivante : pourquoi devrait-on croire que ceci ne se reproduira pas ? Quelque 87 millions de profils d’utilisateurs glanés ? Peut-être que cela n’arrivera pas de nouveau de la même façon, puisque Facebook a mis beaucoup de ressources pour bloquer de tels scénarios – 20 000 employés ! –, mais le danger est-il réellement éliminé ? En toute logique, le risque que nos données personnelles soient utilisées à nos dépens peut-il être réellement éliminé par une entreprise qui a pour modèle d’affaires de vendre des données ?

Assis de 14 h 30 à 19 h 30 devant le comité mixte de la Justice et du Commerce, Zuckerberg n’avait pas l’air à l’aise. Sur les réseaux sociaux, on l’a maintes fois comparé à Data, le personnage figé de Star Trek. Le seul moment où il a semblé un peu détendu fut paradoxalement un des plus forts, quand le sénateur démocrate de l’Illinois Dick Durban lui a demandé s’il était prêt à nous donner le nom de l’hôtel où il est descendu à Washington. Et le contenu de ses textos, tant qu’à y être.

Pas envie, a répondu l’informaticien homme d’affaires.

Nous non plus, on n’a pas envie de voir nos renseignements rendus publics, a rétorqué le sénateur.

En quelques secondes, on venait de revenir à la case départ.

***

L’autre réalité frappante après tant d’heures à écouter les hommes politiques – les femmes étaient rares –, c’était leur âge avancé et leur apparente compréhension limitée du réseau social. On aurait dit leurs questions écrites par de jeunes recherchistes et posées par des non-utilisateurs. Sur la protection des données téléphoniques, sur les échanges d’informations entre les applications utilisant Facebook comme système d’inscription, sur la nature même de ce qui a été communiqué à Cambridge Analytica prétendument à l’insu du réseau social, sur la nécessité de simplifier les ententes entre utilisateurs et Facebook afin que les limites de la confidentialité soient claires et aisément compréhensibles. Je me demande quel aurait été le taux de bonnes réponses à un quiz sur la différence entre Messenger, WhatsApp et iMessage, entre la fonction du @ et celle du #, entre Viber, FaceTime et Skype…

Cela a permis à Zuckerberg d’éviter d’aborder l’essentiel à plusieurs occasions. « Oui, mais c’est déjà possible », a-t-il répondu à quelques reprises à des questions qui se voulaient pointues sur la protection des données.

Rares sont ceux qui ont eu le courage d’avouer qu’ils n’y comprenaient pas grand-chose. Pourtant, il n’y a pas de quoi avoir honte. 

S’il faut son barreau et son cours d’informatique, sans compter un certificat en logique et en linguistique, pour comprendre les modalités d’utilisation d’un réseau social ou de toute forme de technologie, peut-on vraiment dire que les utilisateurs sont libres de donner leur accord de manière éclairée ? Non.

Et c’est là que s’impose une évidence : il faut que les citoyens retrouvent cette liberté.

Et pour cela, il faut donc que leurs élus plongent sérieusement dans le dossier – peut-être qu’il faut de nouveaux élus, d’ailleurs – et jouent leur rôle de délégués pour nous représenter auprès de ces méga-entités.

Que veulent dire les ententes d’utilisateurs ? Comment Facebook fonctionne-t-il ? Où l’entreprise prend-elle réellement ses revenus ? Que fait-elle de nos données ?

Les sénateurs ont commencé le travail. Il faut bien plus.

C’est à eux de faire leurs devoirs, et à nos élus aussi, afin que les décisions restant aux citoyens soient à leur portée.

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Le gâchis actuel a rendu cette réalité évidente : les entreprises privées ne peuvent pas être laissées seules à s’autoréglementer.

Surtout les géants comme Facebook. Ou Google.

On est ici devant une situation totalement inversée par rapport à ce qui s’est passé pendant les autres grandes révolutions technologiques du siècle dernier, comme le téléphone, la radio, la télévision. Là, pour développer la technologie, l’État a créé des monopoles subventionnés et bien réglementés. Et c’est seulement une fois ces moyens de communication bien implantés qu’on a commencé à déréglementer et à briser volontairement leur domination, histoire de créer un climat concurrentiel favorable aux consommateurs.

Aujourd’hui, on a des géants qui grandissent sans surveillance. Ou si peu. Au Canada et en Europe, la loi nous protège un peu. Mais pas assez. D’ailleurs, bravo aux élus, à Québec, qui s’entendent sur la nécessité de donner au Directeur général des élections le pouvoir d’enquêter sur la collecte de données. Mais aux États-Unis, c’est la récré.

Et les acteurs sont devenus tellement gros – notamment Google – qu’il est quasi impossible pour d’autres de leur faire concurrence. Par conséquent, les mécanismes habituels des lois du marché ne peuvent agir comme levier de discipline.

Le prochain moteur de recherche aussi efficace que Google ou le prochain réseau social aussi bien rodé que Facebook ou Instagram, et qui promettra une parfaite protection des données, n’est pas arrivé. Certaines solutions de rechange existent. Mais le produit n’est pas encore comparable.

Si on veut protéger les utilisateurs, il faut donc s’en mêler politiquement. Et brasser les affaires.

Mark Zuckerberg s’est fait poser la question plusieurs fois par les sénateurs : « Devra-t-on vous réglementer ? » Plusieurs fois il a répondu qu’il n’était pas contre l’idée. « Ma position n’est pas d’être contre la réglementation. Si c’est de la bonne réglementation, je suis pour. »

Il ouvre la porte. Allons-y.

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