Opinion Sylvain Charlebois

ENTENTES DE LIBRE-ÉCHANGE
La filière laitière doit se restructurer

Les producteurs laitiers ne devraient pas recevoir d’aide de l’État avant de s’être dotés d’une vision d’avenir

Pour vraiment aider les producteurs laitiers, voilà ce qu’ils devraient recevoir à titre de compensation si l’Accord de libre-échange États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC) est ratifié : pas un sou. Nada.

Préférablement, les producteurs laitiers ne devraient rien recevoir, du moins pas sans que l’on se dote d’une vision pour l’avenir du secteur. Cruel, peut-être, mais pour le bien de notre économie agroalimentaire, il faut penser autrement.

Le gouvernement Trudeau s’engage à indemniser les producteurs laitiers, mais il n’a pas fourni de détails précis. Ottawa peut toujours évaluer les pertes engendrées sur la valeur des quotas ou des revenus, mais ces mesures ont une portée extrêmement limitée, compte tenu des trois grands accords signés ces dernières années.

Le cumul des ententes avec l’Europe et l’Asie a créé énormément de pression sur le système ces dernières années. Avec l’AEUMC, presque 9 % de la production au pays sera assurée par des producteurs provenant de l’extérieur du Canada. Autrement dit, selon le principe de la gestion de l’offre, nous avons 1800 fermes laitières en trop. 

Il faut d’abord comprendre que la gestion de l’offre nous a légué une richesse purement artificielle. Parallèlement, les pertes aussi sont artificielles.

Les pertes peuvent se comptabiliser si et seulement si la règle maîtresse consiste à alimenter un marché intérieur restreint, en fermant nos frontières. Les nouveaux accords changent tout pour la filière laitière, y compris le contexte macroéconomique. La gestion de l’offre doit s’ouvrir et montrer une plus grande souplesse, maintenant plus que jamais. 

Essentiellement, en limitant la concurrence, les quotas donnés, faut-il le rappeler, valent des sommes ahurissantes. Selon Statistique Canada, la ferme laitière moyenne vaut 5 millions et le revenu familial pour une seule ferme atteint 160 000 $. Cela dépasse nettement la moyenne canadienne. L’État éprouvera énormément de difficulté à dédommager des gens d’affaires qui jouissent déjà d’une extrême aisance financière. Bien évidemment, les producteurs laitiers travaillent des heures de fous, mais beaucoup d’autres Canadiens le font aussi et contribuent grandement à notre économie. 

L’Australie, où l’on a mis la gestion de l’offre au rancart en 2000, couvre à peine 1,7 % des revenus agricoles au moyen de subventions, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques. Dans le cas des États-Unis, l’État couvre 9,9 % des revenus, une proportion légèrement plus grande que le Canada, qui assure 9,6 %. Bien que de nombreux Canadiens prétendent que les Américains subventionnent leur agriculture à outrance, la différence entre les deux se révèle plutôt minime. 

Ottawa doit inciter la filière laitière à se restructurer. Le maintien du système de quotas doit se faire, mais pas à tout prix. Il faut d’abord modifier le mécanisme de fixation de prix à la Commission canadienne du lait.

Avec la gestion de l’offre, la rémunération des producteurs laitiers s’établit selon leurs coûts pour une production moyenne. Au lieu de cela, les producteurs seraient incités à miser sur l’efficacité si le calcul utilisait un groupe de référence axé sur la haute performance. 

Dans un deuxième temps, la filière laitière bénéficierait de la création d’un système de quotas pour les marchés à l’exportation. Ainsi, la plus récente génération d’entrepreneurs injecterait une nouvelle énergie dans un système déficient.

INNOVER

L’innovation dans le domaine laitier manque de substance si on la compare avec ce qui se passe ailleurs. Par exemple, de la vodka à base de lait ainsi que du lait santé aux mûres et à la banane ont été créés pour stimuler la demande. Au Canada, nous n’innovons que pour nous-mêmes, sans réfléchir à l’hétérogénéité de la demande à travers le monde. Le potentiel est pourtant énorme. Bref, les consommateurs recherchent toutes sortes de produits, sans oublier ceux qui ont des allergies ou des intolérances.

Nos producteurs laitiers nous offrent déjà des produits de très haute qualité. Pourquoi ne pas les offrir au reste de la planète ? Le développement d’une feuille de route claire et précise prend tout son sens et constitue un élément essentiel pour la filière laitière. Nous avons perdu 88 % de nos fermes laitières depuis 1972 ; il faut donc stopper l’hémorragie et miser sur une philosophie offensive.

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