Tensions avec l’Arabie saoudite

Le Québec pourrait perdre près de 250 médecins

Les tensions entre le Canada et l’Arabie saoudite risquent d’obliger près de 250 médecins à quitter le Québec à très court terme, selon les données compilées par La Presse.

Le royaume arabe a promis de retirer tous ses étudiants étrangers du Canada pour protester contre une « ingérence » dans ses affaires internes : Ottawa a demandé il y a quelques jours la « libération immédiate » de prisonnières politiques. Or, plusieurs dizaines d’étudiants saoudiens sont médecins résidents ou font un programme d’études postdoctorales (fellowship) dans la province, offrant des soins aux Québécois tout en continuant leur formation.

La situation inquiète le Conseil pour la protection des malades, qui demande aux autorités de trouver rapidement une solution. L’association nationale des médecins résidents tire la sonnette d’alarme, se disant « inquiète » des effets de cette possible vague d’exils sur la qualité des soins offerts, alors que le regroupement des futurs médecins québécois est aussi préoccupé.

Le ministère de la Santé, de son côté, se fait rassurant et affirme que le réseau peut fonctionner sans ces médecins, qui ont au moins quatre années de formation derrière eux.

Quatre semaines pour plier bagage

Selon les informations transmises par des dirigeants universitaires à La Presse canadienne, Riyad a averti les étudiants saoudiens au Canada qu’ils avaient quatre semaines pour plier bagage. L’Arabie saoudite paierait l’ensemble des dépenses de la majorité d’entre eux.

Selon le Répertoire canadien sur l’éducation post-MD (RCEP), 796 médecins résidents et fellows saoudiens étudiaient et travaillaient au Canada au cours de la dernière année scolaire.

Seulement dans les hôpitaux du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et à l’Hôpital général juif, on compte 225 de ces étudiants saoudiens, a indiqué Gilda Salomone, responsable des communications. Là-bas, on était incertains de la suite des choses. « La situation évolue encore et nous allons évaluer son impact sur nos programmes », a-t-elle indiqué.

En date d’hier, les médecins résidents et fellows saoudiens travaillaient toujours, a ajouté Mme Salomone.

Entente avec McGill

L’Université McGill a signé en 2012 – puis renouvelé pour cinq ans en 2014 – une entente avec la King Saud University (KSA) qui comprend l’envoi d’une grande quantité d’étudiants saoudiens à Montréal, selon une publication de l’université.

Badran Al-Omar, recteur de la KSA, a visité le Québec en 2014.

« Vingt-cinq pour cent de notre faculté est composée d’étudiants à McGill. »

— Badran Al-Omar, dans un discours à ses étudiants séjournant à McGill en 2014

« Je suis certain que vous reviendrez avec votre expérience et vos succès afin de les partager avec vos collègues à la maison. »

D’autres universités accueillent aussi des médecins saoudiens qui complètent leur formation. « Nous avons présentement 12 résidents ou fellows saoudiens inscrits à la faculté », a indiqué Jeff Heinrich, attaché de presse à l’Université de Montréal (UdeM). Le Centre hospitalier de l’UdeM (CHUM) a confirmé que six d’entre eux travaillent dans ses établissements. Ils continuaient à travailler hier.

Quatre Saoudiens sont inscrits aux études postdoctorales en médecine à l’Université Laval, a confirmé l’attachée de presse Andrée-Anne Stewart. Il n’a pas été possible d’obtenir les données pour la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke.

Pas nécessaires, dit Québec

Au ministère de la Santé, on indique que ces quelque 250 médecins ne sont pas absolument nécessaires au fonctionnement du système de santé.

« Il n’y a pas d’inquiétude particulière à avoir pour le moment », a affirmé par courriel la porte-parole Marie-Claude Lacasse. Les médecins résidents et fellows étrangers (sauf les Américains) « sont en surnuméraires. Ils sont un bénéfice pour le réseau, mais les hôpitaux sont en mesure de fonctionner sans leur présence », a-t-elle ajouté.

Le bassin des étudiants canadiens et américains « est en nombre suffisant pour couvrir les besoins du réseau de la santé et dispenser les soins de santé au Québec », a-t-elle assuré.

Le cabinet du ministre de la Santé Gaétan Barrette n’a pas voulu commenter davantage la situation.

Conséquences appréhendées

Mais Médecins résidents du Canada, l’association qui les rassemble au pays, n’est pas du même avis. Le groupe s’inquiète des impacts de la situation « sur les étudiants en médecine, sur les résidents et sur la capacité de notre système de santé à dispenser des soins de qualité en temps opportun », a-t-il indiqué dans un communiqué diffusé hier. Leur « départ forcé » du Canada « pourrait avoir des conséquences très négatives ».

Au Québec, le Conseil pour la protection des malades s’inquiète aussi de la possibilité qu’autant de médecins quittent d’un coup le Québec.

« S’il est avéré que ces gens-là donnent des soins médicaux directs aux patients, c’est évident que ça va donner un gros coup. »

— Paul Brunet, président du Conseil pour la protection des malades

« J’espère que le ministère de la Santé va penser à un plan pour essayer de résorber ça. On a déjà un problème… »

« On n’a pas besoin d’un problème de plus quant à l’accès. J’aime autant ne pas y penser… », a-t-il ajouté.

La Fédération médicale étudiante du Québec (FMEQ), qui regroupe les futurs médecins de la province, est aussi préoccupée.

Les étudiants « saoudiens jouent un rôle essentiel dans l’enseignement aux étudiants en médecine, en particulier à ceux et celles qui sont à l’externat », a indiqué par courriel Mathieu Groulx, vice-président de l’organisation. « Ces moniteurs cliniques sont ainsi activement impliqués dans la supervision des externes et dans l’enseignement clinique, au même titre que les médecins résidents. »

La Fédération évalue que « ce retrait pourrait diminuer la qualité de l’enseignement médical au Québec, du moins à court terme ».

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