Sébastien Pilote

Du cinéma qui fait pop

Le vendeur et Le démantèlement ont établi la réputation de Sébastien Pilote, cinéaste dont le style s’est imposé d’emblée. Avec La disparition des lucioles, il effectue un virage vers un cinéma volontairement plus populaire, traversé par un élan de générosité.

Quand il a donné ses indications à Stéphane Lafleur, cinéaste et musicien réputé qui, ici, signe le montage de La disparition des lucioles, Sébastien Pilote a notamment expliqué à ce dernier qu’il avait conçu son film comme une bonne chanson populaire. « Une bonne chanson, bien écrite, bien foutue, qui pourrait durer dans le temps », précise-t-il.

Avec ce troisième long métrage, dont les têtes d’affiche sont Karelle Tremblay, Pierre-Luc Brillant, François Papineau et Luc Picard, le cinéaste saguenéen a voulu faire un film plus accessible, sans faire d’esbroufe.

« Le ton est différent de mes films précédents, faisait-il remarquer cette semaine au cours d’un entretien accordé à La Presse à Toronto, où le film a été présenté en primeur nord-américaine. On se rapproche ici davantage de la comédie dramatique. Quand un drame survient, il est vite désamorcé. Je voulais aborder des sujets très sérieux, mais de façon plus décontractée, naïve même, très simplement, sans lyrisme. J’essaie d’abord d’exprimer des idées, plus que raconter une histoire, mais en étant cette fois plus généreux, moins austère, et j’ai souhaité employer des motifs d’un cinéma plus pop. Cela se traduit par une plus grande utilisation de musiques, ainsi que par un rythme un peu plus soutenu sur le plan du récit. »

Un film longuement mûri

Au centre du film, une adolescente prénommée Léo, qui, n’aimant pas la vie qu’elle mène dans son patelin, pose un regard très cynique sur les choses et les gens, notamment sur le conjoint de sa mère, animateur de radio populiste antisyndical, qu’elle tient responsable du départ de son père, très militant. Aussi, la rencontre improbable avec un musicien plus âgé, guitariste sans ambition qui quitte rarement son sous-sol, sera aussi déterminante pour elle.

« J’ai commencé à écrire ce scénario avant même le tournage du Démantèlement, précise le cinéaste. Au départ, c’était l’histoire d’une fille très frustrée, très cynique, épuisée de toujours voir la vie comme ça. Mais le script a beaucoup évolué et j’ai pris mon temps », indique le réalisateur.

« En progressant comme cinéaste, il y a plus de choses qu’on sait ne pas vouloir faire. Comme je ne veux pas faire des films à tout prix, je préfère attendre d’avoir vraiment quelque chose à dire. »

— Sébastien Pilote

« Je me suis un peu transposé dans le personnage de Léo, en y mettant ma vision du monde sociopolitique, mon propre cynisme peut-être parfois, qui m’énerve, mais aussi en évoquant la polarisation de la gauche et de la droite, qui crée clairement un vide politique. La campagne électorale actuelle n’a rien pour atténuer mon cynisme ! J’ai fait le film avec, en tête, ces images de lucioles qu’on ne voit pas parce qu’il y a trop de lumière. Comme au cinéma, il faut parfois de l’obscurité pour mieux voir », ajoute-t-il.

La présence des absents

Dans son cinéma, Sébastien Pilote mise autant sur les personnages absents que sur ceux qu’on voit à l’écran. Ainsi, le père, interprété par Luc Picard, est un personnage dont on évoque beaucoup la présence, mais qu’on ne verra réellement que dans le dernier acte du film.

Le beau-père, campé par François Papineau, est en revanche omniprésent, soit par sa voix d’animateur, soit par son image, soit par sa présence réelle. « C’est plus fort comme ça, estime-t-il. J’aime jouer sur ces notions. Ce film est plus frontal que les autres. »

Carburant à la nostalgie, le cinéaste a aussi misé sur la trame musicale généreuse de Philippe Brault, ainsi que sur plusieurs pièces musicales inscrites dans notre imaginaire collectif, signées Félix Leclerc ou Michel Rivard, en passant par Rush, Voivod et Arcade Fire, entre autres.

Pierre-Luc Brillant est excellent guitariste, mais sa performance heavy métal a exceptionnellement été doublée par Patrick Bouchard, aussi connu à titre de cinéaste (Le sujet).

« Je n’ai pas fait ce film pour gagner des compétitions, indique Sébastien Pilote, mais au festival de Karlovy Vary [où le film a été lancé cet été], l’accueil a vraiment été chaleureux. J’aimerais que le public québécois soit au rendez-vous, et que les gens aiment ce film sans qu’ils puissent expliquer pourquoi. J’espère qu’ils apprécieront la mélancolie qu’on y trouve, ou un charme indéfinissable, difficile à expliquer autrement qu’en voyant le film. J’adore la mélancolie. Je ne suis pas passéiste, mais j’aime les vieux films, la vieille musique. Je m’ennuie de l’époque où il y avait de longues files d’attente devant les cinémas ! »

La disparition des lucioles a ouvert hier le Festival de cinéma de la ville de Québec. Il prendra l’affiche le 21 septembre.

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