Festival de Cannes

Notre envoyé spécial sur la Croisette fait un compte rendu des dernières nouvelles du Festival de Cannes.

71e Festival de Cannes

Le premier Spike Lee de l’ère Trump

En s’inspirant d’une histoire vraie survenue il y a près de 40 ans, Spike Lee retrouve ses repères en nous offrant un film à la fois drôle et tragique, qui fait directement écho à la question raciale, dans l’actualité aux États-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le réalisateur de Do the Right Thing n’avait pas offert un aussi bon film depuis 25th Hour.

BlacKkKlansman emprunte d’abord les allures d’une comédie. On remarquera d’ailleurs dès le départ cette participation d’Alec Baldwin, surprenant dans le rôle d’un suprémaciste blanc sorti d’une autre époque, qui essaie d’englober tout son discours raciste dans une publicité destinée à la télé.

Puis, il y a cette idée qu’a eue ce policier noir du Colorado, Ron Stallworth (John David Washington), de tendre un piège à une organisation locale du Ku Klux Klan avec l’aide d’un collègue, blanc et juif (Adam Driver), qui a réussi à s’infiltrer au sein du groupe.

Avec beaucoup d’humour, et un sens du punch inouï dans les dialogues, Spike Lee relate à sa façon cette histoire véridique survenue en 1979, qui a mené au démantèlement du groupe dans la région.

De l’humour à la dénonciation

Mais au-delà de cette affaire, quand même inusitée, le cinéaste évoque avant tout la question raciale à l’ère Trump. Non seulement truffe-t-il son dialogue de formules utilisées par les partisans du président, mais l’un des personnages clés de l’histoire est David Duke. Interprété par Topher Grace, cet ancien directeur national du Ku Klux Klan a soutenu Donald Trump pendant la dernière campagne présidentielle.

Retraçant l’histoire en utilisant notamment des extraits d’Autant en emporte le vent et de Birth of a Nation, Spike Lee laisse progressivement de côté le ton humoristique dans le dernier acte pour dénoncer la présente administration. Pour ce faire, il insère des images tirées du drame de Charlottesville, survenu l’an dernier, ainsi que la déclaration controversée du président, qui avait alors dit que de « très bonnes personnes » se trouvaient aussi au sein des milices d’extrême droite.

On pourra alléguer une relative absence de subtilité dans l’approche du cinéaste, mais d’aucuns pourront y voir un miroir de l’époque dans laquelle on vit, guère subtile non plus sur le plan de la rhétorique. En fait, Spike Lee est de toute évidence en mission. Et ça lui va très bien.

BlacKkKlansman sortira le 10 août au Québec.

À mi-parcours

Douze des vingt et un longs métrages en lice pour la Palme d’or ont déjà été montrés aux festivaliers. Dans cette édition où l’on sent nettement un changement général d’état d’esprit, plusieurs œuvres dignes de mention feront sans doute leur marque, mais on attend encore le vrai coup de cœur.

Jusqu’ici, parmi les favoris pour la Palme d’or, Cold War, un drame romantique campé dans les années d’après-guerre, formidablement mené par le cinéaste polonais Pawel Pawlikowski, lauréat de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2015 grâce à Ida.

Leto (L’été), drame musical russe sur une icône de la scène rock des années 80, a aussi charmé les festivaliers. Kirill Serebrennikov, cinéaste assigné à résidence par les autorités russes, pourrait recevoir un prix, tout comme l’autre cinéaste interdit de sortie de son pays, l’Iranien Jafar Panahi. Son film, Trois visages, est magnifique. On retient aussi le très beau Lazzaro Felice, nouvel opus de la réalisatrice italienne Alice Rohrwacher.

Des films signés Nadine Labaki, Matteo Garrone et, surtout, Nuri Bilge Ceylan, seul cinéaste déjà lauréat d’une Palme d’or dans cette sélection, seront à leur tour présentés au cours de la semaine.

Un « avant » et un « après » 2018

Alors oui, il y a les films. Mais il y a aussi le reste. Cette année, le festivalier a l’impression que le reste a tout autant, sinon plus d’importance à Cannes. Il y a d’abord ce mouvement pour revendiquer, à juste titre, une approche égalitaire et paritaire pour les femmes dans le milieu du cinéma. Toutes les conversations convergent inévitablement vers ce nouveau paradigme, cette nouvelle prise de conscience. On pourra dire désormais qu’il y aura eu un « avant » et un « après » 2018. Le Festival de Cannes, et aussi les deux sections parallèles qui le composent, ont d’ailleurs été les premiers à signer hier une charte en faveur de la parité femmes-hommes dans les festivals de cinéma. D’autres emboîteront le pas.

Les profonds changements touchent aussi la sélection, moins axée sur les abonnés et les grands noms, ainsi que l’organisation du festival en général. Dans la pratique, la nouvelle règle obligeant les journalistes à voir les films simultanément, ou seulement le lendemain de leur projection officielle, les fait évidemment râler, car leur travail doit souvent être décalé d’une journée. Par exemple, l’un des plus grands événements du festival, la présentation hors concours de The House that Jack Built de Lars von Trier, a eu lieu hier soir à 22 h 30, mais les journalistes n’ont pas été admis à cette projection officielle, à quelques rares exceptions près. La projection destinée à la presse a plutôt lieu ce matin à 8 h 30. On y sera, bon pied bon œil !

71e Festival de Cannes

Vus sur la Croisette

Une affaire de famille

(en compétition)

Hirokazu Kore-eda n’est certes pas un inconnu auprès des festivaliers cannois. Tous les films du cinéaste nippon, ou presque, ont été lancés ici. Nobody Knows, l’un de ses meilleurs films, était reparti bredouille en 2004, mais Tel père, tel fils lui a valu un prix du jury il y a cinq ans. Il est en lice pour la Palme d’or pour la cinquième fois. Ses plus récents films ayant souvent versé dans des excès de sentimentalité, il y avait tout lieu de craindre les mêmes travers à la lecture du synopsis de son nouveau film : une famille aux activités un peu délinquantes recueille chez elle une petite fille qui semble avoir été laissée à elle-même. Or, le réalisateur a cette fois fait preuve de retenue et nous propose un film mignon sans être mièvre, touchant sans être racoleur. Les enfants sont admirablement dirigés, et l’interprétation de Sakura Andô, formidable dans le rôle d’une mère de substitution, pourrait bien se faire remarquer du jury. Une belle carrière internationale attend sans doute ce film.

Asako I & II

(en compétition)

Un autre film venu du Japon a été présenté en compétition hier. D’un style tout fait différent, Asako I & II (Netemo Sametemo) est une réalisation de Ryûsuke Hamaguchi, un cinéaste qui s’est fait remarquer sur la scène internationale grâce son film précédent, Senses, qui avait obtenu deux prix au festival de Locarno en 2015. Hélas, on n’attendra pas un sort identique cette fois. D’un point de départ intéressant, Hamaguchi accouche d’un film qui ne marquera les esprits d’aucune façon, et on se demande franchement ce qu’il est venu faire dans la compétition. C’est d’autant plus dommage que cette histoire d’une jeune femme qui choisit de vivre, en dépit de la différence de personnalité, avec la copie conforme d’un amant qu’elle a déjà eu (Masahiro Higashi dans les deux rôles), aurait pu être mieux traitée, plus creusée. Sur le plan scénaristique, le point de rupture est atteint assez rapidement quand Asako – c’est le prénom du personnage principal qu’interprète Erika Karata – apprend sept ans plus tard que son premier amant est devenu l’une des stars les plus en vue du Japon ! La crédibilité de l’histoire s’effondre alors en un instant. La réalisation ne transcende rien non plus. Bref, on oublie ce film pour lequel, étrangement, une entente de distribution est déjà conclue pour le territoire québécois, par l’entremise de MK2 | Mile End.

71e Festival de Cannes

Cannoiseries

Côté et Arcand font des affaires au Marché

La société allemande Films Boutique a acquis les droits de ventes internationales du nouveau film de Denis Côté, Répertoire des villes disparues. Cette adaptation libre du roman éponyme de Laurence Olivier, dont le tournage s’est achevé à la fin du mois de mars, fera partie des rares acquisitions que Films Boutique, spécialisée dans le film d’art et d’essai, fait dans une année. Le producteur Ziad Touma, de Couzin Films, a présenté dimanche aux acheteurs internationaux des extraits exclusifs du film, en circuit privé, dans le cadre de la Vitrine pour les acheteurs de Frontières au Marché du film-Festival de Cannes. En principe, Répertoire des villes disparues devrait être lancé dans l’un des grands festivals de l’automne. Par ailleurs, le journal spécialisé Variety a révélé hier que la société Sony Pictures Classics – celle-là même qui avait distribué Les invasions barbares – serait en négociation pour les droits d’exploitation de La chute de l’empire américain, le nouveau film de Denys Arcand (en salle chez nous le 28 juin), en vue d’une distribution aux États-Unis.

Gaspar Noé fait encore jaser !

Un conflit d’horaire nous aura empêché de voir Climax. Le sixième long métrage de Gaspar Noé est sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, et l’auteur d’Irréversible et de Love a encore une fois proposé un film qui a fait l’événement. « Chaos orgiastique » pour les uns, « trip sous acide » pour les autres, ce film n’a laissé personne indifférent. Tournant sans véritable scénario ni dialogues, Gaspar Noé a laissé ses comédiens – des danseurs professionnels – improviser en organisant une fête qui dérape à grand renfort de stupéfiants, et qui verse dans le chaos total. Selon le site spécialisé Deadline, la société A24, qui est en train de devenir le nouveau chef de file dans la distribution du cinéma indépendant, serait sur le point de conclure une entente de distribution pour le marché nord-américain.

— Avec l’Agence France-Presse

Le pire film selon les critiques

Les filles du soleil, d’Eva Husson, n’obtient pas du tout les faveurs de la critique. Ce long métrage français, dont le récit est construit autour d’un bataillon de femmes kurdes prenant les armes pour tenter de chasser les soldats du groupe État islamique de leur région, ne récolte guère d’étoiles chez les scribes que sonde le journal spécialisé Le film français. Les critiques internationaux, sondés par le journal britannique Screen, sont encore plus sévères que leurs collègues français : le film y atteint la note collective de 1, soit la plus faible de toutes. Rappelons que la projection du film a été précédée de la montée des marches historique des femmes samedi soir. Aux yeux de la critique, le film d’Eva Husson n’a assurément pas été à la hauteur de l’événement.

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