Ma vie en livres

Éric-Emmanuel Schmitt

Auteur de dizaines de romans, essais et pièces de théâtre, Éric-Emmanuel Schmitt est le président d’honneur du Salon du livre de Québec, qui bat son plein en ce moment. Il a publié au cours des derniers mois un recueil, La vengeance du pardon, et un conte, Madame Pylinska et le secret de Chopin. Sa nouvelle pièce, Le mystère Carmen, sera présentée au TNM à l’hiver 2019.

Le roman qui vous a donné le goût de lire ?

Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas

« J’ai 8 ans et je perds tous mes amis parce qu’on déménage. Je me retrouve à la campagne dans cette maison. Réflexe salvateur, je vais dans la bibliothèque de mon père, je tire ce livre parce qu’il est très beau… et je gagne quatre amis pour la vie. C’est la fin de la solitude et le début de l’apprentissage de la vie. Grâce à la proximité avec ces personnages différents de l’humain, mais pas tant que ça, c’était parti pour la vie. »

Le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Sido de Colette

« La sensualité de la phrase, la justesse des images, l’intensité de la sensibilité continuent à me nourrir. C’est une langue vivante, soyeuse, déliée, que j’aime passionnément. Quand j’ai une fatigue d’écrire, quand je suis exténué, pas parce que je n’arrive pas à écrire, mais parce que j’écris trop, je vais au salon, je sors un volume de Colette, et ça repart. C’est carrément un médicament. Ç’a été stimulant dès le départ, et ça l’est toujours. »

Un auteur auquel vous revenez souvent ?

Romain Gary

« Il m’a appris la violence de la tendresse. C’est bouleversant, l’écriture de cet homme. Comment il peut percevoir affectivement le monde. Et puis j’aime aussi le travail qu’il a fait sur la langue quand il s’appelle Ajar. Oser la déconstruction, les fautes de français, pour dire quelque chose. J’aime autant Gary – La promesse de l’aube, Les cerfs-volants, son dernier roman que j’adore – qu’Ajar – La vie devant soi, Gros-Câlin… Je dirais aussi qu’il m’a ouvert des portes, qu’il m’a fait oser l’écriture émotionnelle. Je suis un intellectuel de formation, ç’aurait été facile de se tenir la bouche pincée à distance, mais grâce à la tornade affective de Gary, j’ai approché davantage l’intime. »

Un livre que vous auriez voulu écrire ? 

Tom à la ferme de Michel Marc Bouchard

« Quand j’ai vu cette pièce à Avignon, je me suis dit : “Merde, j’aurais aimé l’écrire.” Je la trouve absolument magnifique, c’est un torrent d’émotions. J’ai aimé l’extrême retenue souffrante de la mère, qui me bouleverse. Le silence de la mère et du fils, qui cache des émotions très fortes. Le contraste entre le dessus du lac qui a l’air plat, et le dessous qui bout. On sent que ça va péter, et j’aime ce contraste extrême. Ça me paraît tellement humain, tellement vrai. »

Votre roman d’amour préféré ?

Les liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos

« Je le relis tous les cinq ans, et chaque fois, je comprends quelque chose que je n’avais pas compris avant. Il y a toutes les façons d’aimer dans ce livre. Et cette histoire d’un séducteur cynique qui tombe amoureux me bouleverse. C’est ce que Marivaux appelait la surprise de l’amour : c’est toujours une surprise, l’amour, et il faut y consentir. Beaucoup de gens n’acceptent pas d’être dépassés par un sentiment plus grand qu’eux, un attachement qui les décentre. Mais il le faut. C’est un roman miroir : moi, je suis tous les personnages selon les périodes de ma vie. Chaque fois, je m’y retrouve. »

Le conte que vous avez écrit que vous préférez ?

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran

« J’ai écrit une série de contes philosophiques appelée Le cycle de l’invisible et Monsieur Ibrahim en fait partie. J’aime tellement le raconter que je l’ai appris par cœur et joué sur scène. Cela pour une raison fondamentale : cette histoire me fait du bien quand je la raconte. Ça commence dans la violence de l’adolescence, et ça va finir très haut avec monsieur Ibrahim, sa tendresse, son acceptation de la vie et de la mort. C’est un tel chemin spirituel de la violence à la sérénité, quand je monte sur scène, je sais avec quoi j’ai rendez-vous. Et quand j’en sors, je suis comme le public qui a la banane, parce que j’ai fait ce chemin avec eux. »

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