Cinéma

Quand les sons élèvent l’image

« Pa, pa, papapa paaaa pa, papapa paaaa pa… » Il suffit d’entendre les premières notes du générique de Star Wars pour avoir la tête pleine d’images. Mais quand la musique est jouée en direct pour accompagner la projection du film, les émotions croissent-elles au même rythme que l’engouement pour ce type de concerts ?

Les Productions GFN, c’est G-abriel, F-rancis et N-icholas. Trois jeunes Montréalais amoureux de musique et de cinéma qui ont lancé une maison de production pour combiner leurs passions. Leur spécialité ? Projeter des films avec une trame sonore jouée en temps réel.

Leur boîte n’existe que depuis quelques mois et, pourtant, son calendrier déborde déjà. En juin prochain, c’est le classique Fantasia de Disney qu’ils présenteront à la Place des Arts. La bande sonore qui regroupe, entre autres, des œuvres de Bach, de Tchaïkovski et de Stravinski sera assurée par l’Orchestre FILMharmonique, un regroupement de musiciens professionnels de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) et de l’Orchestre Métropolitain (OM) dirigés, pour l’occasion, par Alain Trudel. Cette semaine, ce sont les airs cultes de John Williams que cet orchestre fera résonner sous la direction d’Erik Ochsner pour accompagner Star Wars : A New Hope.

« Comme c’est une musique de notre temps, le lien semble automatiquement plus grand », avance Francis Choinière. Également chef de l’Orchestre Philharmonique et Chœur des Mélomanes, Francis n’en est pas à ses premières armes dans la musique de cinéma et de séries. Avant de lancer GFN avec son frère Nichola  – qui s’occupe du marketing – et son collègue Gabriel Felcarek – qui gère les finances –, il a participé, entre autres, au concert de Game of Thrones avec Ramin Djawadi au Centre Bell et à celui de Hans Zimmer.

L’aventure GFN a commencé en janvier dernier, lorsque quelque 6000 spectateurs ont assisté aux deux soirs de son Seigneur des anneaux, accompagné de la musique de Howard Shore et donné à guichets fermés à la salle Wilfrid-Pelletier. Près de la moitié de ces spectateurs, disent-ils, n’avaient jamais vu un concert symphonique en salle.

Sentant qu’ils tiennent là les clés d’un succès, les comparses ont pour espoir de renouveler le public des concerts classiques. Car la présence d’un orchestre permet, selon eux, de voir le film sous une tout autre lumière, de ne pas se concentrer uniquement sur les dialogues et le visuel, de mieux percevoir les transformations subtiles des personnages et de réellement sentir les fluctuations de leurs émotions.

Joie d’enfants

Cette tendance plaît beaucoup au chef Nicolas Ellis. Le collaborateur artistique de l’Orchestre Métropolitain espère qu’elle incitera les producteurs et membres de l’industrie du cinéma à investir davantage dans les orchestres symphoniques pour les trames sonores.

« Oui, l’électronique, ça peut être cool. Mais avec de grands compositeurs venant de traditions classiques comme Ennio Morricone, la musique agit comme un personnage. Elle nous amène à découvrir d’autres aspects de la personnalité des protagonistes. »

— Nicolas Ellis

La semaine dernière, Nicolas a dirigé l’OM dans La musique au cinéma : Génial !. Visant à faire découvrir de grands classiques de la musique de film à un jeune public, ce concert misait sur une approche différente de celle prisée par GFN. Certes, quelques extraits étaient projetés sur un écran, mais ce dernier s’éteignait souvent pour mettre l’accent sur les membres de l’orchestre. Comme l’a dit l’animateur du concert, Martin Carli, le but était de montrer « le pouvoir d’évocation de ces compositions ».

Les jeunes ont ainsi pu entendre, entre autres, le thème principal de La liste de Schindler, composé par le même John Williams qui a mis en musique La guerre des étoiles. « C’est un film intense, auquel les enfants n’associent pas d’images encore, remarque Nicolas Ellis. Mais ça demeure une musique touchante, qui peut les amener à réfléchir à leurs sentiments. »

Notons ici qu’il y a deux ans, le chef a dirigé l’Orchestre symphonique de Québec durant une projection de La ruée vers l’or de Charlie Chaplin. Mais l’expérience de voir un long métrage dans cette formule, en tant que spectateur, il ne l’a vécue que récemment. C’était au Centre national des arts, à Ottawa, où il s’est rendu, « off to see the wizard », pour regarder Le magicien d’Oz, chef-d’œuvre de 1939 de Victor Fleming. « C’était tripant ! Les gens réagissaient davantage que dans un concert traditionnel. Un peu comme à l’opéra. »

Bande-son de frissons

Parlant d’opéra, c’est son Fantôme qui sera projeté à l’Halloween 2020 dans le cadre de la série ciné-concert de l’OSM. Comme le veut la tradition dans le cas des films accompagnés par un orgue, la trame sonore sera improvisée. « Contrairement aux concerts symphoniques où la partition est respectée de manière infiniment rigoureuse », précise Marianne Perron.

La directrice de la programmation de l’OSM, qui a mis à l’affiche par le passé des projections-concerts d’E.T. et de L’artiste, note que pour qu’un tel événement fonctionne, « il est primordial que les musiciens soient mis en valeur ».

« Même lorsque le spectateur se laisse porter par l’histoire à l’écran, il doit voir, sentir, percevoir les différentes familles d’instruments. »

— Marianne Perron, de l’OSM

Mais le plus important, dit-elle, c’est qu’il y ait un « lien étroit et fondamental » entre la trame sonore et l’œuvre cinématographique. « Que ce ne soient pas que des interventions musicales anecdotiques. »

Et ça semble fonctionner. Vraiment bien. « C’est sûr que ça attire un nouveau public, confirme Marianne Perron. Vous savez, Netflix, c’est formidable pour regarder des films chez soi. Mais ça ne remplacera jamais le besoin de faire des expériences artistiques, de les partager, de se déplacer, de rire, de se regrouper. »

Paroles vivantes

Les expériences de ce type, Kaveh Nabatian connaît bien. En janvier, le réalisateur montréalais a présenté en première mondiale au Festival de Rotterdam Les sept dernières paroles. Un film sans dialogues, dont il est l’idéateur, inspiré par Les sept dernières paroles du Christ de Haydn. Et pour lequel il a réuni six autres cinéastes qui signent chacun un segment inspiré d’un mouvement du compositeur autrichien. Père, pardonne-leur, Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?, Tout est accompli

Le temps de deux projections à Rotterdam, puis de deux autres à l’Arsenal de Montréal, le Callino Quartet de Londres était présent pour interpréter Haydn en accompagnement. La réception a été énorme. « Des spectateurs m’ont confié que ça les a carrément poussés à repenser leur idée de la spiritualité ! s’exclame Kaveh. Je ne pense pas qu’en voyant un film sur notre laptop, nous pourrions vivre cela. »

Bien sûr, même sans musique jouée en vrai, son œuvre collective sans dialogues, qui sortira en salle au Québec en juin, a une grande force de frappe. « Ça marche, dit-il. Mais ça devient une expérience de cinéma. Ça devient un film. »

Par contre, avec ces airs qui s’élèvent devant les spectateurs, le choc est d’autant plus profond. « C’est une rencontre pure entre les deux arts, qui se rejoignent à forces égales. »

Celui qui a étudié en production de cinéma comme en jazz à Concordia, et qui est lui-même musicien au sein du groupe Bell Orchestre, note qu’il adore le septième art. Mais, « en travaillant sur un film, on traverse des millions de moments de créativité. Cela dit, quand il est terminé, plus rien ne peut changer ». Par contraste, quand il est accompagné d’une musique jouée en temps réel, on le voit évoluer au fil des performances. « Ça devient de l’art vivant. Ça peut donc échouer… ou tout transcender. »

Star Wars : A New Hope, de GFN Productions, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, les 19 et 20 avril

Fantasia en concert, de GFN Productions, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, le 22 juin

Les sept dernières paroles, en salle le 14 juin

Le fantôme de l’opéra à l’OSM, à la Maison symphonique, le 1er novembre 2020

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