Témoignage : DPJ

Qui trop embrasse...

La mort si injuste d’une fillette à Granby sera celle qui m’aura forcée à rompre le silence, à mettre au jour un des passages les plus difficiles de ma vie de mère.

Je suis devenue maman de deux enfants adoptés de la Thaïlande, un garçon et une fille aujourd’hui âgés respectivement de 33 et 27 ans. Le récit que je livre aujourd’hui concerne ma fille, cette enfant que j’ai tenté d’aimer si fort au détriment de ma santé physique, psychologique, celle de mon couple et de ma famille.

Ma fille a présenté des problèmes dès son arrivée au Canada à l’âge de 2 ans. Aux problèmes de santé ont succédé des problèmes d’apprentissage et de comportement. Je disposais de moyens, d’énergie, d’intelligence, de volonté me permettant d’avoir recours aux meilleurs spécialistes. Ma fille était suivie en pédopsychiatrie à l’hôpital Sainte-Justine en plus de services complémentaires au privé.

Ma fille atteint l’âge de l’adolescence et décide qu’elle veut aller vivre dans un centre jeunesse. Mon premier coup de barre dans les jambes.

L’équipe de Sainte-Justine trouve qu’il s’agit d’une idée appropriée et met la « machine en marche ». Je suis sans recours, puisque ma fille a atteint l’âge de 16 ans. On accède aux désirs de ma fille qui se retrouve dans un centre jeunesse : elle réalise soudain qu’elle peut avoir une emprise énorme sur l’autorité parentale. Mon deuxième coup de barre dans les jambes.

Ma fille fait la pluie et le beau temps ; elle cesse d’aller à l’école, elle boit et se drogue. Quand le centre jeunesse n’en peut plus et que les intervenants n’ont plus de temps à lui consacrer, on nous appelle et on nous demande d’assumer notre rôle de parents. Ma fille fait une demande officielle pour nous retirer l’autorité parentale. Nous avons reçu cette demande via le Directeur de la protection de la jeunesse. Mon troisième coup de barre dans les jambes.

Refus formel

Avec l’aide des professionnels que nous avions consultés, du pédiatre, du personnel, nous préparons un refus formel de retrait de l’autorité parentale qui fut transmis au Directeur de la protection de la jeunesse. Le représentant du Directeur a fait savoir à ma fille que notre autorité parentale demeurerait ; elle a eu son premier coup de barre dans les jambes.

Ma fille a fait plus d’un centre jeunesse et on nous a avoué qu’on comptait les jours avant qu’elle atteigne ses 18 ans et quitte le centre.

Ma fille était énergivore en temps d’intervenants dans un système qui n’arrivait pas à subvenir aux besoins d’enfants nécessiteux.

Ma fille a reçu un diagnostic de problème de santé mentale au moment d’atteindre l’âge adulte. Aujourd’hui, elle peine à maintenir son autonomie et bénéficie de peu de ressources personnelles. Elle « réclame » aujourd’hui une relation mère-fille que je me sens encore incapable de lui offrir ; elle m’a fait trop mal, trop longtemps. Elle m’aura fait subir de l’agression physique et surtout verbale pendant de longues années ; j’ai peine à m’en remettre. Ma fille a son deuxième coup de barre dans les jambes.

Je crois encore aujourd’hui que je suis une mère qui avait tous les moyens nécessaires, avec de l’aide spécialisée, pour élever ma fille même dans les moments les plus difficiles. Surtout, j’étais prête à le faire. Le système a permis à ma fille de choisir la vie en centre jeunesse alors qu’elle avait une famille pouvant lui offrir tout ce dont elle avait besoin, sauf le droit de faire n’importe quoi. Pourquoi la DPJ accepte-t-elle ce genre de cas alors que les centres jeunesse ne suffisent pas à la tâche ? Pourquoi n’avais-je aucun recours comme parent pour empêcher mon enfant d’aller prendre la place d’un autre enfant ?

Notre système, et par le fait même la DPJ, a perdu de vue sa raison d’être, qui est d’aider les enfants sans famille, vivant dans la maltraitance au sein de familles dysfonctionnelles. Ma fille n’avait pas ce type de besoin ; elle en avait d’autres.

Rien ne me porte à croire que ma fille réalise aujourd’hui qu’elle a puisé dans des ressources qui ont privé d’autres enfants réellement dans le besoin. Ce triste constat est sans contredit mon plus grand coup de barre dans les jambes.

La DPJ et les centres jeunesse doivent absolument exister, mais ils se doivent d’être fondamentalement revus. Il faut également permettre aux parents jugés sains et équilibrés d’assumer pleinement leur rôle et d’exercer leur autorité parentale. Enfin, il faut faire en sorte que les enfants ne soient pas en droit de prendre des décisions sans l’expérience et la maturité nécessaires ; des décisions qui peuvent avoir un impact majeur jusque dans leur vie d’adulte.

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